jeudi 4 juin 2009

Dans le noir



Y’a un trou noir de l’autre coté de la vitre.
C’est tout noir, on dirait qu’il y a quelque chose.
On dirait qu’il se passe quelque chose.
Quelque chose qui impose sa présence malgré tout.
Malgré qu’on ne le voit pas.
Après la vitre, on ne voit plus.
C’est tout noir et pourtant je vous vois, tous.
Ici présent mais retournés, effacés, de dos.
De l’autre côté de la vitre, vous y êtes.
Je suis sûre de vous avoir là… à moins que non.
C’est de nouveau tout noir, comme tout à l’heure mais autrement.
Je ne suis pas sûre d’y rester, ici. J’ai peur tout d’un coup.
Je ne suis pas sûre d’aller quelque part non plus.
Je suis sûre que je vais disparaître mais peut-être pas ici.
Je suis sûre que je vais apparaître quelque part, dans le reflet à un moment donné.
Et puis non, peut-être que non, je n’apparaîtrais jamais, ni dans le reflet, ni nulle part.
Et si j’écoute, je n’entends rien, le noir est bouché, le reflet est bouché.
Comme si j’étais venue ici pour quelque chose.
Oui, au delà de changer de lieu je voulais…retrouver le noir.
Vous retrouver, oui, maintenant, je suis bien sûre que vous êtes là, blottis dans le noir.
Mais je ne sais pas si dans le fond c’est véritablement pour vous que je suis venue.
Réfléchis dans le fond, il faut que tu réfléchisses,
Tu es bien venu quelque part à un moment donné, il y a bien eu un début à tout ça non ?
Pour devenir quelqu’un, il faut bien venir de quelque part pour aller quelque part.
Comment j’aurais pu croire que je viendrais ici sans le savoir, sans savoir jamais.
Il faut que je sache.
Oui, il faut que je sache ce qu’ils disent, ce qu’ils chuchotent dans le noir derrière la vitre.
Il faut que je leur demande ce qu’il se passe, s’ils savent, eux, dans le noir.

Mots de gorge/Mode d’emploi




Il vous faudrait du blanc et du vent.
Un endroit blanc et venteux, un endroit où l’on doute presque que ce soit la réalité.
C’est dans ce lieu là-bas que vous pourrez vous laver et vous et vos mots.
Enfin pouvoir les étaler à la lumière dans ce lieu sans regard.
Vous pourrez vous laver à la lumière de la lune.
Parce qu’ici, tout est salis. On se frôle et s’échange nos malheurs, on se parle et l’on se contamine, on marche et l’on attrape les maladies de ceux qui marchent.
La ville est malade de mot qui salissent les façades. Vomis de mots dans les voitures, dans les couloirs, dans les ascenseurs… Partout.
Et les gens n’ont nulle part où aller pour se sortir de cette ville salie.
Ils regardent leur tapis, leur fenêtre, leur frigidaire, leur armoire, leur salon, leur salle de bain. Les gens, ils regardent tout et ils voient bien que rien ne leur laisse l’espace d’une confession. Même juste déverser un peu de mot dans l’évier de la salle de bain…
C’est encore mieux de vomir dans les chiottes que de se confier à sa plante verte qui, on sait, nous fait déjà la gueule.
Alors vous, je vous conseillerais de partir, d’aller quelque part pour laver la peau de vos mots.
Pas besoin de se frotter la peau tout ce que l’on peut sous la douche, comme il font les autres, ça sert à rien. On est sale d’ici, ce qu’il faut c’est bien aller ailleurs.
Pas besoin non plus de se frotter les uns contre les autres, on en sera que plus sale, que plus impropre à parler. On dira seulement des mots qui ne veulent rien dire tellement ils ont traîné partout.
Je me demande bien si au fond de vous, il y a quelque chose de sain ou quelque chose qui puisse le devenir. Quelque chose de lavable.
Parce que vous n’êtes pas quelqu’un de sain. Vous faites des trucs bizarres, vous.
Vous êtes peut-être un pervers sans le savoir.
Vous n’êtes pas sympa et vous n’êtes pas drôle. C’est ce qu’ils disent.
Alors comment vous pourriez avoir quelque chose à dire de si important ?
Vous n’êtes pas beaux, vous n’êtes pas drôle et vous n’êtes pas sympa.
Mais pourtant, je sens qu’il faut que vous alliez chercher au fond de vous quelque chose pour le laver. Le frotter jusqu’à ce qu’il ressemble à quelque chose. Même si ,à la fin, il n’est pas complètement sain, d’ailleurs en fait je pense que rien est sain, ni en vous, ni en personne. On est tous des pervers. C’est la même chose chez tout le monde.
Alors…
Il faut juste prendre le temps de s’écarter de la ville avec une automobile ou un train ou je ne sais quoi encore, jusqu’à un endroit blanc. Peut-être bien que ce n’est pas un endroit tout blanc mais un endroit clair et il faut qu’il y ait du vent. Il faut prendre une pelle et prendre un terrain.
Il faut se représenter soi dans le terrain et commencer à creuser et trier les pierres d’abord, les cailloux ensuite, puis prendre un tamis pour les petits cailloux. On creuse des trous, comme des taupes mais à l’envers. Une fois que la terre est bien blanche, on repart. On va dans son appartement, on fait ses cartons et on va balancer les cartons dans les trous. Ce n’est qu’après avoir balancé tout ça que vous pouvez parler, mais mot par mot comme des perles qu’on enfile. Il faut que vous fermiez les yeux et que vous sentiez votre voix au fond de votre gorge comme un fil, un chemin à suivre qui est là, en suspens.
Il est préférable de ne pas crier. La crise est derrière vous. S’il y a une forêt devant vous, adressez vous à la forêt en chuchotant ou au ciel en tressautant, ou au nuage en soufflant. Ne pensez pas aux morts, ils sont cachés dans vos cheveux. Respirez comme la terre en dessous de vous.
Vous pouvez laisser échapper quelques larmes. S’il pleut, rester sous la pluie jusqu’à ce qu’il s’arrête de pleuvoir. Si la nuit se lève, restez là debout jusqu’à ce que le jour l’enlève. Debout, sans vous appuyer nulle part, sentez le vent vous fouetter le visage.
Vous pouvez repartir quand vous aurez tout dit.

jeudi 28 mai 2009

Sans Suite




Une jeune femme sur un lit d’hôpital s’adresse à un homme endormi à côté d’elle.
Eneko-
Va te faire foutre.
Va te faire foutre.
J’ai une hernie discale.
Sodomise-moi.
Sodomise-moi.
Demain je meurs.
Quelle heure il est ?
Quelle heure il est putain !
J’ai envie de manger un poulet.
Gratte-moi dans le dos !
Griffe-moi dans le dos !
En fait, j’ai pas une hernie discale, j’ai le cancer généralisé.
Trop fais de cauchemars.
J’ai des frissons.
Je ne me souviens plus,
Pourtant c’était hier.
Je crois que je vais vomir,
Mais je ne me suis pas lavé les dents,
Car je ne sais pas si je suis encore capable d’aimer,
Lorsque la nuit est noire,
Sûrement il fera beau demain et nous irons dans la forêt.
Sodomise-moi, après ça ira mieux.
J’ai peur de regarder par la fenêtre depuis que tu ne me regardes plus.
Je peux plus bouger, tu sais.
Je peux juste respirer et me dire que ça ira mieux, hein ? Nan ?
Il faut que tu disparaisses avec toutes les fleurs que tu as ramenées ici.
Elles puent tes fleurs.
Elles sont pourries tes fleurs.
J’ai des taches blanches qui apparaissent dans les yeux, tu t’en fous.
C’est la fin, tu sais, mais je vais m’en remettre.
Et toi, qu’est-ce que tu fous là ? T’as pas faim ? Tiens, t’as qu’à bouffer tes putains de fleurs.
Tu sais, même si j’essayais de te dire quelque chose, j’y arriverais pas.
Parce que j’ai envie de manger un poulet et une glace à la stracciatella.
Parce que c’est toi qui me pèses sur le dos putain !
Je vais accoucher de tous tes échecs, tes espoirs, tes envies, tes doutes…
Dans la mort, y’aura pleins de prématurés que tu m’as fais.
Tu vas voir quand je serais morte toutes les choses que tu vas découvrir dans mon ventre. Toutes les choses qui vont sortir d’elles même, de moi, doucement. L’hôpital va vomir tout ce que j’ai retenu à l’intérieur de moi.
Je suis malade dans la tête aussi, tu sais.
J’ai plus de cerveau et mon corps tremble.
Je me détruis le cerveau à coup de marteau, tu sais.
La tête, ça me fait mal.
Je vais pas pleurer, tu sais, je vais continuer.
Je suis comme ces pigeons qui ont la gale et qui se traîne sur le trottoir tout déplumer. Y’a plus d’amour dans mes plumes.
Y’a plus d’amour dans mon cœur de pigeon.
Tu dors toujours ?
On dirait presque quelqu’un d’heureux. Je suis malade tu sais, il vaudrait mieux que tu partes avant que je te file la gale.
Quelle heure il est, je crois que je vais me piquer.
Tu as vu ? Bientôt, je n’aurais plus de cheveux.
C’est drôle, un crâne tout nu.
Tu pourras m’acheter une perruque !
Blonde pétante, je la veux ! Comme Marilyn Monroe !
Je vais mourir mon amour, comme un pigeon qui tombe d’un arbre parce qu’il ne tient plus et qui vient s’écraser sur le sol.
Le cou un peu tordu, les yeux perdu dans l'infini.
J’ai envie de mourir en bas d’un arbre.
Moi, je serais pire qu’un pigeon.
Je serais dans ma chambre fleurie de merde.

mercredi 20 mai 2009

Barnabé




_Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces, ce n’est pas possible, je tente de me persuader, mais non, je n’y arriverai pas. La tuer. Mon désir, mon sublime désir.
La tuer avec le parapluie sous cette averse.
_Il pleut, ça brouille la ville, tout est gris comme dans un rêve. On marche sur une ville-nuage, trempés jusqu’aux os parce qu’elle ne veut pas ouvrir son parapluie. L’arracher à son âme, à son monde, couper un peu de sa chair pour lui prouver la réalité de son être, la contingence de son existence.
_Elle a rêvé qu’un homme la lacérait avec un rasoir et y prenait beaucoup de plaisir, c’est peut-être un signe.
_Mais, la pluie depuis ce matin et de plus en plus fort et nous dessous, comme des chaos au milieu du chaos. Nous sommes des existences de rien du tout.
_Dérisoire rasoir entre mes mains, le parapluie.
_Elle, marchant à pas lent, inondée par la vie.Tuer notre chat. Tuer le salon, tuer la cuisine, tuer notre chambre… Laisser pourrir mon corps dans un café ou dans une sale de cinéma. J’ai le ventre remplis de tout ce dégueulis d’idées et d’horizons. Comment rouvrir les yeux ? Depuis tout ce temps, mes paupières se sont empâté dans un demi-sommeil, (sourire en coin), la vie facile…Je suis là pour tenter d’ouvrir les yeux, c’est vrai. Ouvrir les yeux au milieu du désordre et s’adonner à la difficile tache de discerner les choses dans cette réalité grotesque. J’ai les doigts de pieds tout mouillés et je me demande bien combien de temps il nous reste avant d’arriver quelque part.
_Non, je n’ai pas peur, ni de souffrir, ni de faire souffrir les autres. Après tout, on est là pour ça. Alors je continue de marcher le parapluie muet à coté de moi, le ciel bavard au-dessus de moi, sur moi et en moi. Croire au ciel comme en une religion. Si le ciel nous a envoyé la pluie, c’est pour que tu glisses dans cette flaque d’eau et que tu te fracasses le crâne contre le sol dure. Tu vois, je voulais te tuer avec un parapluie, le ciel l’a fait, mais il est plus indulgent, il te laisse boiter, souffrir encore un peu jusqu’à ce que ton front s’éteigne et que tu ne ressemble plus qu’à un crâne parmi tant d’autres.
_Il va falloir appeler quelqu’un, mais je suis paralysé, je te vois, allongée dans ta flaque, évanouie, regorgeant de pleurs et de folie, le moulin à parole s’est tu, je te laisse là, un instant, tu es tellement belle. J’appellerai une ambulance tout à l’heure, pour l’instant je suis là à te regarder, immobile.
_Tu n’as pas l’air de souffrir. Une joue dans une flaque et le corps engourdis ça ne doit pas être si mal que ça ? Si quelqu’un passe, je ferais semblant d’être inquiété, d’accord ? Mais là, qu’est-ce qu’on est bien. Sûrement tu rêves, je suis sûre que tu rêves. Tu penses au lapin qu’une petite fille avait dans les mains au marché ce matin, c’est vrai que tu l’aurais préféré vivant mais il faut bien manger du lapin ! C’est une fille de la campagne, un lapin mort ça ne lui fait rien. Un lapin mort, c’est très beau. Comme toute choses mortes d’ailleurs. Les gens sont beau une fois mort. Ah ! Détendus et paisibles, sans problèmes de caries ou de digestion, sans souci de plomberie ou de mariage. Ils n’ont plus les rides de l’angoisse, les plis du temps, les nervures de l’intelligence. Ce visage fripé qui vous donne une existence à mener, un loyer à payer. Tu n’es pas morte ma chérie, j’espère ?
_Une heure que tu es là, à ne pas bouger. Je ne sais pas si c’est vraiment à moi de m’occuper de toi. Je vais te confier à quelqu’un d’autre, comme ça, ça te fera une rencontre à l’hôpital. Je dirais que je t’ai trouvé là, évanouie, que j’aimerais bien t’aider mais que je suis pressé… Et voilà que la personne affolée te portera sous un auvent et appellera de l’aide. Tu seras en sécurité, loin de moi.
_Là, je marche dans la rue, mouillé de culpabilité et de rancœur, mais qu’est-ce que tu veux ?
Je ne sais pas, je ne comprends pas pourquoi je… J’allais pas te ramasser, une soudaine envie de t’abandonner, et le ciel et tes idées idiotes, après tout…Quelle putain de vie de merde. La pluie m’attaque le cerveau.
_Je t’aime à demi morte dans une flaque d’eau. Dans la rue parallèle à la tienne je croise un chat mort, ce n’est pas le nôtre et un pigeon borgne avec deux moignon à la place des pattes. Y’en a qu’on pas de chance. Je croise un groupe d’allemands, six allemands, pas un borgne, pas un cul-de-jatte. Chacun sous leur parapluie, comme des îlots paisibles d’un autre langage, comme une émergence d’ailleurs ici. Tout parle autrement, leur chair mastique une autre langue et on entend palpiter des « Achtung ! », des « Warum…Ich gnagnagna, ein gnagnagna, das gnagnagna… ». Tu n’est pas là, au sec, au milieu de cet archipel allemande qui évite les flaques.
_Tu es encore dans ta flaque et dans ton reflet oublié. Tu vas peut-être mourir comme un rat dans les égouts, dans ce gigantesque égout qu’est Paris. Mon rat, mon petit rat d’amour. Je prends le métro, ça y est je m’éloigne définitivement de ton existence. Je vais en sens inverse de toute ta vie. Je m’écarte de ta conscience., je m’évase, je m’engloutis, je me dégueule sur le strapontin du métro.
_Je suis impassible au milieu de l’air lourd et chaud du wagon. Cet air déjà passé et repassé au travers de toutes ces gorges, un air sale, plus à nous. Je vois mon reflet dans la vitre. Livide, presqu’un mort. Orbite creux. Mon sang est à toi, je me suis transposé au bord d’une flaque. Il n’y a plus qu’un léger brouillard dans mon crâne. Mon cœur a débouché dans ton reflet.
_A l’heure qu’il est tout doit avoir disparût pour toi, l’île de notre vie coupable, engloutie sous les eaux. Seul émerge dans ton regard flou six petits îlots allemands. Tu reprends conscience à la surface de la flaque ; rythme cardiaque normal. Tu souffres comme si on t’avait tripoté les neurones. Les îlots d’allemands forment une ronde autour de toi prêts à te danser comme à la fête de la bière une de ces rondes traditionnelles, sauf que ton sang qui fait de la mousse sur le trottoir c’est nettement moins drôle que de la bière qui dégouline sur des mains poisseuses. Mais je suis sûre que tu es tellement belle au milieu de ces contrastes, le ciel gris avec les bâtiments qui se dessinent au travers de l’averse, le pont, les flaques, les allemands qui tranchent vifs, ton sang de rat ulcéré, ton corps d’amour dépiauté. Ils te ramasseront mon amour, ils t’emballeront dans un paquet cadeaux de bandes velcro mon amour.
_J’irais quand même te voir à l’hôpital, je me cacherais derrière les stores à demi fermé, pour rire un peu de ta tête empaquetée et me bercer un peu avec le délicieux bruit du bip bip qui signale les battements de ton cœur.
_Pas besoin de te tuer mon amour, je te vis, je te survie, je t’en-vie.

Récit d'Ici



S’adressant à un groupe de gens muets sur scène ou au public.

Eglantine -Je suis silencieuse.
J’aime bien tourner en rond.
Faire des choses qui ne servent à rien.
Je pense aux objets posés là.
A ces objets posés là dans la rue.
Qui pourrissent doucement jusqu’au jour où ils disparaissent complètement.
Je pense à la soupe populaire.
J’aime bien la soupe populaire.
On y voit de drôles de gens.
Des gens tout rouges, des gens tout blancs, des gens tout usés, des gens très seuls, des gens qui ne parlent plus, qui ne savent plus parler tellement ils sont seuls. Ça arrive.
Moi, je ne mange pas de soupe, j’aime pas la soupe.
Je bois du café.
Je suis silencieuse.
J’ai les mains toutes gercées.
Je me sens toute drôle.
Je me sens peut-être un peu triste.
Mon chien, il est mort.
Je n’ai pas pleuré, je suis restée silencieuse.
Je m’appelle Eglantine et je ne pleure jamais.
Je crois que…Je crois que je vais m’asseoir là. Oui. Ici c’est bien.
Je ne suis pas faible, vous savez ! Juste un peu fatiguée.
Me regardez pas comme ça ! Je sais que je pue mais je vous emmerde.
Moi,ça me fais plus rien, je le sens plus.
Laissez moi, laissez moi tranquille, mon chien, il est mort…
(Silence)
Je respire l’ennui.
Je pue la fatigue et le désastre.
Je sens bon Paris. Je sens les tunnels et les ponts, je sens les bancs.
(Silence)
Je sens le silence...
Des fois, quand je suis trop silencieuse, je marche, je marche, mon corps se relâche de mots.
Et puis, des fois, quand je suis vraiment trop silencieuse, je marche jusqu’à l’esplanade de la bibli National.
Vous savez là-bas c’est grand et y’a beaucoup d’espace et on se sent comme au bord de la mer et là, je suis silencieuse dans le vent et ça va mieux.
Ça me secoue, vous voyez, et je me sens vidé.
Je me sens plus à la terre, je me sens au ciel.
Je fais ma vie par terre mais je sais bien que ce qui me porte le plus c’est le ciel.
Je le regarde souvent, vous savez !
Je me dis qu’il est là et qu’il me souffle un peu de…de…bonheur…Eh ! Peut-être.
Je suis silencieuse, on me le dit.
On me raconte pleins de choses, des choses horribles et moi je ne bronche pas.
Je suis là à regarder les gens, comme des cieux, eux aussi c’est des cieux.
Des fois, je me fais péter la tronche parce que je bronche pas, mais je continue de rester là, à rien dire.
Alors, des fois, ça les fout en rogne, et ils s’y mettent à plusieurs sur moi.
Mais, jusque-là, ils n’ont jamais réussi à me tuer, alors…
Moi, je continue.
Je regarde les objets posés là, ces objets posés tout seuls à l’abandon dans les rues, je les aime bien ces objets-là, ils me sont familiers.
Eux, ils sont sages.
Je les regarde qui se font ronger par le mauvais temps, qui pourrissent et puis un jour, ils sont plus là.
Le temps, vous savez, c’est pas grave !
J’ai fini de penser à l’avenir.
L’avenir, c’est pas grave, je m’en fous.
De toute façon, le temps, c’est toi qui te le fabrique au travers des choses et des autres.
Mais si on t’as jamais aimé et que tu pourris sur le trottoir comme une croûte, c’est qu’il n’y a plus rien à faire.
Rien à faire, alors moi, je regarde…
Les pigeons, voilà ce qu’il y a de plus beau dans la vie.
Ils sont là avec leurs plumes toutes pourris et leurs pattes en moins. Ils ramassent les miettes, ils font l’amour, ils volent, ils marchent.
Ils continuent, toujours, une patte en moins, ça leur fait rien.
Ils boitillent, mais leur vie suit son cours.
Ils s’en fichent, pas de discrimination.
T’es handicapé, t’es comme les autres, tu fait l’amour, tu manges des miettes.
Comme moi.
Je suis handicapé de la vie, mais je continue.
Dans le monde des pigeons, je suis comme les autres.
Les pigeons, ils ont beaucoup de caractère, moi je pense.
Vous avez déjà regardé le regard d’un pigeon ?
Ils s’approchent de moi eux, ils n’ont pas peur, l’odeur, tout ça, ils s’en foutent.
Et on se regarde les yeux dans les yeux.
Face à face.
On est ensemble. On dit rien.
On se comprend.
Il y a tellement de choses qui traversent leurs yeux.
Comme le néant qui bout et qui déborde dans leurs yeux.
Le néant, c’est déjà beaucoup de choses.
Ils existent et nous on vit et on se torture en inventant le temps, l’amour etcetera.
Parce qu’au final, il n’y a que le néant qui existe. Et les pigeons et le ciel pour qu’ils volent.
J’aimerais bien avoir le néant dans mes yeux.

lundi 27 avril 2009

L'épouvantail


Unaï, fille, 16 ans
Urko, garçon, 18 ans

Dans un lieu plat. Un fille avec un petit sac en toile sur le dos marche dans le lointain jusqu’à arriver près d’un garçon. Ils s’observent longtemps dans le silence, le regard tour à tour menaçant ou curieux.

Unaï- Moi je viens de la mer.

Urko- Moi je viens de nulle part et je t’emmerde.

Unaï- La mer, elle fracasse les rochers et je suis comme elle. Quand j’arrive, je fracasse tout.

Urko- Ouai, c’est ça et moi, je viens de la terre et je reste planté là comme un épouvantail.

Unaï- La mer, elle me déchire les artères et je suis heureuse d’exister. La mer, elle entraîne tout. Elle est plus forte que le paysage.

Urko- Ah ouai ? Et si c’est si beau la mer, pourquoi tu viens me faire chier dans mon champ ? Pourquoi tu l’as quitté la mer et tout ce qui va avec ?

Unaï- la vérité, c’est qu’elle m’a mise une grande claque dans la gueule et qu’alors j’ai compris qu’il fallait que je parte. Une vague immense, la première claque de ma vie, elle est venue jusqu’à la grotte, elle a explosé au milieu des rochers et elle m’a dit : Va t’en ! Et l’écume m’a postillonné un peu dessus pour me souhaiter bon voyage. J’étais toute mouillée et j’avais tout son bleu dans les yeux et je suis partie. Je suis partie être une vague au milieu des autres.

Urko- Et maintenant t’es toute seule et t’es déçue de voir qu’il y a que des vagues de boue autour de ton trou du cul alors t’es venue m’parler… à moi, qui en ai rien à foutre de tes histoire de mer à la con ! J’y crois pas !

Unaï- Ce que tu comprends pas c’est que je suis venue pour toi.

Urko- Comment ça pour moi ? Moi, j’ai rien à voir avec tes histoires. Alors laisses moi tranquille et m’embarques pas dans un plan foireux.

Unaï- Je suis venue t’emmener autre part.

Urko- (Enervé). Bon, t’es rigolote avec t’es histoires mais tu vas arrêter tout de suite par-ce que moi, je suis très bien là où je suis, pas besoin qu’on me pousse autre part.
Et puis d’abord, tu viens d’où vraiment ? Ils sont où tes parents ?

Unaï- J’en ai pas.

Urko- D’accord, t’en a pas mais ils sont où ? Ils sont partis où ? Comment tu sais que t’en as pas d’abord ? On en a tous… Ils doivent bien être quelque part.

Unaï- Ils sont dans la mer et le ciel.

Urko- C’est pas possible, c’est encore tes conneries… peut-être qu’ils sont mort et voilà, point. Fin de l’histoire… Pardon.

Unaï- De toute façon, je sais qu’ils sont là. Je peux partir n’importe où, par-ce que je sais qu’ils me suivent. Ici, y’a pas la mer alors, ils se sont mis tous les deux dans le ciel, ils sont un à l’étroit, mais ça va.

Urko- Et pourquoi pas dans la terre ? C’est un bon endroit pour les morts ! Ah ! Oh ! Pardon.

Unaï- Ils ne sont pas mort. Et puis eux, ils sont pas aussi couillons que toi. Toi, tu crois en rien, alors je sais pas comment tu peux exister. Toi, tu comprends rien, et en plus tu restes sans bouger immobile comme un épouvantail que t’es. Eux, mes parents, ils se transforment sans cesse, ils sont mobiles et fluctuants. Ils s’arrêtent jamais eux. D’ailleurs toi, pourquoi tu restes planté là ? Qu’est-ce qui te pousses à t’enterrer sur place ? Ça doit être horrible ! T’as pas des fourmis dans les pieds ?

Urko- Je sais pas. Pour l’instant, je suis là… Y’a mes parents. Et puis peut-être un jour, j’irais ailleurs. Mais là, je sais vraiment pas s’il faut partir. Je me demande pourquoi on est là. Pourquoi on est venu s’installer ici, dans ce putain d bled. Y’a rien ici. Tu nais, tu meurs et y’a toujours rien de changé. Et la terre, elle te regarde avec ses yeux noirs. Je comprends rien. Ni la terre, ni le ciel. Même ici les gens, je les comprends pas, alors je me dis qu’ailleurs je les comprendrais peut-être encore moins… Comme un néant en moi qui sert à rien. Alors j’attends et je me pose des questions. Je me dis qu’il est possible que tout se résolve… Que je comprenne pourquoi on vit…ici…et comment on peut faire. Je me dis que si je vais trop loin, si je m’écarte un peu trop, tout sera fini. Peut-être y’a un truc qui va se casser en moi et les choses, comme un fil.

Unaï- Peut-être que la vie c’est marcher sur un fil… Mais ne jamais ni le casser, ni tomber…

Urko- La distance qu’est-ce que ça fait ? S’en aller de son lieu ça fait éclater un bout de peau qui nous rattachait là. Tous ces gens qui sont autour de moi depuis toujours… c’est pas une habitude, c’est un fait inaltérable d’être là, que tu soit en vie ou que tu sois mort. On se frôle, on s’oublie, mais on sait qu’on est là. On ne s’aperçoit plus de rien, mais moi je suis là…(Silence). Tu sais ici, c’est un bon endroit pour regarder au loin.

Unaï- Oui, mais il faut en voir d’autres des horizons.

Urko- Oui, mais les autres horizons pour quoi faire ?

Unaï- Des horizons à traverser. J’ai des idées de chemins qui poussent dans ma tête. J’ai envie de rencontrer des gens, de construire des trucs.

Urko- C’est vrai, c’est bien de pouvoir voir les autres comme ça qui passent, de les scruter, de se les approprier par le regard un instant puis de les laisser filer comme des oiseaux qui restent un instant sur le fil.

Unaï- Ça te plairais pas d’être un oiseau comme ceux qui s’en vont ?

Urko- Nan, nan, moi je suis bien ici. J’ai pas envie de me perdre je n’sais où, pour quoi au final ? Mourir de faim et de soif comme un chien… comme une merde !

Unaï- Mais ici tu parles à personne, quand on parle à d’autres gens qui te parlent aussi comme là où je te parle et tu parles avant et après et ça fini pas de parler, on dirait que ça s’n’arrêtera jamais de parler et bien là, au moment où on parle, il naît quelque chose, un nouvel endroit où deux paroles se rejoignent, tu vois ? Tu vois ce que je veux dire ?

Urko- Oui, mais moi d’habitude je parle pas.

Unaï- Oui, mais là, t’as décidé de partir, ou j’ai décidé que t’allais partir alors tu parleras. Peut-être que ça changera, non ? Tu vas voir, je vais t’arracher toutes les racines que t’as dans les pieds et là…

Urko- Parler ça me fait mal à la bouche.

Unaï- Ouai, c’est ça et moi ça me fait mal au trou du cul ! Parler, ça te trifouille le cœur, hein ? Pauv’truc ! (Silence). Décides toi vite, par-ce que moi, les hommes qui bougent pas, qui restent immobiles pendant des plombes, j’appelle pas ça des hommes, j’appelle ça des pierres, pas plus que ça. (Enervée, elle crache. Elle le regarde droit dans les yeux et lui prend la mâchoire.) Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui tremble, ce qui vibre, ce qui a le mouvement en lui qui s’arrête pas, ce qui traverse à n’en plus finir ! Moi, je me casse de ton trou. Joyeuse crevance. Tu crèveras toi aussi ici comme un chien trop nourri. (Elle s’en va puis reviens.) Tu viens avec moi, ou je te saigne ? (Urko reste tétanisé). Allez, ciao. (Elle l’embrasse violement sur la bouche et s’en va.)

Une histoire pas sale


Odradek, Tàboritskà 8, Prague, 18 july 1994, Jeff Wall

Yta- Nan, ce n’est pas une histoire sale, c’est pas par-ce que je suis sale que c’est une histoire sale, c’est pas par-ce que cet immeuble est sale que c’est une histoire sale.
Moi, je ne suis pas sale au fond… Je ne suis pas sale de l’intérieur. Cette histoire, ça fait un baye… J’étais petite… Non, en fait, j’ai vieilli depuis, beaucoup vieilli, alors j’ai l’impression que c’est y’a longtemps… Mais, nan.
C’est une histoire de peaux sales mais c’est pas une histoire sale La rue, les couloirs, la chambre, tout, le sommier, le plafond, peut-être que c’était sale, mais nous, lui et moi, on était propre, propre de l’intérieur en tout cas. Notre tête, à l’intérieur, elle étais toute lisse et toute blanche.
Là où j’habitais c’était moche, mais c’était pas important, j’aurai pu être dans une cabane ou dans une caravane, lui aussi, il s’en foutait de tout ça… Du confort et de toutes ces conneries.
Ce qui comptait c’était ce qui se passait.
Nous, on connaissait la rue, toutes les rues, c’est au milieu d’elles qu’on s’est connu.
C’était un vaurien, mais c’est ce qui le rendait beau. Personne le comprenait, il faisait des trucs pas dans les règles, des trucs d’impie, il chourait des trucs partout et puis aussi, des fois, il faisait des trucs bizarres comme prier sur les toits des immeubles, déposer des cailloux sur le seuil des portes , danser dans les arbres…
La première fois que je lui ai parlé c’était l’été, il courrait torse nu sous les arbres d’une ruelle, les ombres des branches et des feuilles glissaient sur sa peau lumineuse, les ombres dessinaient et effaçait son corps tour à tour… Je ne voyais pas clairement son visage. Il courrait comme ça, sans s’arrêter, il courrait, il courrait. Je sais pourquoi il courrait si vite. Il avait volé dans l’épicerie de l’angle. C’était un vrai sale gosse, parce que… moi aussi je volais, mais pas autant de trucs que lui, et pas partout et pas systématiquement
Il avait une réputation dans le quartier, quand on sentait sa respiration approcher, quand on voyait ses yeux briller comme deux éclipses au milieu de son visage, on rentrait chez soi silencieusement, mais c’était rare de le voir vraiment le plus souvent il échappait à tout le monde mais moi, je le voyais tout le temps.
Quand il courrait, j’étais au bout de la rue et quand il a voulu tourner à l’angle, je lui ai barré le passage, il m’a pris le bras fort et il m’a doucement écarté de son chemin, mais moi aussi vite je me suis remise devant lui, je l’ai regardé dans les yeux et j’ai craché par terre, à ses pieds. Là, il s’est arrêté complètement, son visage était impassible, son souffle rapide faisait vibrer tout son corps, sa peau était rose aux pommettes et des petites gouttes de sueurs dégoulinaient de ses tempes, j’avais envie de croquer dans sa chair, de prendre dans mes bras ce bandit fou furieux. Là, c’était la première fois que j’avais son être tout contre moi, son visage, son souffle tout était pour moi. Mais, je n’étais plus vraiment sûre de lui et sûre de moi. Je tremblais légèrement des paupières la bouche serrée. J’ai regardé par terre mon cracha pour être vraiment sur de l’avoir vraiment craché. Tout d’un coup il crache à côté de mon cracha. Nos visages l’un face à l’autre, on recule en même temps. Il me saisit le bras. Je lui dis tout près de son oreille, « maintenant, on va où ? ».
Pendant un an, on a volé au-dessus de la ville comme des pies.

jeudi 9 avril 2009

QUESTION DE POURRITURE


( Un homme s’adressant à une femme assise.)
-J’aime la pourriture.
On aime la pourriture.
La pourriture qui chante.
La pourriture qui recouvre tout.
On nous montre la pourriture. On montre la nôtre.
On pourrit ensemble.
Ça descend du ciel sur nos épaules, la pourriture.
Ça suinte des immeubles.
Ça dégouline dans nos artères.
On met ça sur scène. Là. On fait des tas. Pour voir si on a assez, pour voir si on peut faire quelque chose avec.
On est heureux, hein ?
On attend que ça pousse.
Oui, au milieu de la pourriture normalement ça pousse.
Y’a des gens chez qui ça pousse jamais. Alors, ils s’amalgament avec la pourriture du sol et c’est fini.
Tu disparais si tu pousses pas, ça c’est sûr.
Alors assis là, tous autour d’une table, debout, en marchant, en chantant, on attend que ça pousse, qu’il y ait quelque chose au fond de toute cette merde qui pousse, putain de bordel de merde !
Avant, quand on était petit, quand on est né, on faisait que pousser…c’était bien.
Et puis c’est normal, y’a un moment où ça commence à pourrir, où ça s’arrête plus de pourrir.
Après on est tout pourri, mais on a quand même l’espoir qu’un jour, ça repousse.
Je sais pas pourquoi à un moment donné ça s’arrête de pousser.
Ça doit être un problème de contexte, de limites, de distance, un problème de chaleur ou d’humidité…
Une fois pourri, on attend, toujours, on attend quand on est pourri.
On regarde les autres pourrir. On a honte, mais on s’aime comme ça.
Tout le pourri, on l’aime, même quand il n’y a plus rien qui pousse ou même quand on sait que ça repoussera plus du tout.
J’aime la pourriture, vos pourritures, celle qui brille dans vos yeux, celle qui plisse vos mains.
De toute façon quand ça pourri, c’est qu’il y a quand même de la vie.
Il y a encore des cœurs qui battent sous le pourri.
Je marche doucement sans écraser le pourri des autres. Parfois ça déborde, il faut faire attention.

L’obscurité s’est emparée du pourri. On ne voit plus clairement la pourriture s’agiter.
Alors dans le noir, on oublie le pourri. Mais le lendemain , on voit de nouveau sous nos yeux notre pourri s’ébrouer.
Il faut admettre son pourri pour que ça repousse.
Reconnaître tout le pourri. Le nommer. Le mordre.
On se reconnaît entre pourris et on saisit la pourriture dans son essence.
Moi aussi je pourris, j’ai bien fini par pourrir.
Maintenant, je sens ma propre pourriture.
Avant j’attendais, je faisais comme les autres…mais il y en a eu trop, de pourriture, pas celle qui vient de moi, hein, celle des autres aussi qui venait se déverser sur moi. J’ai vu trop de gens mourir de pourriture autour de moi, ils se la repassaient comme une épidémie.
J’arrivais plus à vivre avec ma pourriture et celle des autres, alors je suis parti dans le désert et je me suis essuyé sur le sable. Et maintenant, ça va mieux.
J’ai décidé de parler ça empêche le pourri de s’enfler. Je raconte, je chante, je marche, je saute, ça bouscule la pourriture, je me sens moins vaseux.

vendredi 3 avril 2009

Dialogue pour deux boxeuses




Zita- Et vous êtes allé où ?
Capri- On a continué à marcher pendant longtemps. Marcher dans des petits chemins. Le ciel était tout rouge. Il allait bientôt faire nuit. Je n’avais pas peur. Je crois pas.
Zita- Il avait rien sur lui ? Toi non plus ?
Capri- Nan, on avait rien, c’était la première fois qu’on prenait rien. On était des silhouettes pures qui marchaient à l’horizon. Sans rien qui nous montait la tête dans les étoiles.
Zita- Et après ? Ensuite ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
Capri- On s’est assis. J’étais fatiguée. Je sentais le silence bourdonner dans mes oreilles. Je sentais mon visage qui craquait comme s’il était pleins de choses tellement fortes, tellement lourdes…que mon visage allait éclater.
Zita- T’avais envie de pleurer, c’est ça ? C’est ça que ça veux dire ?
Capri- Nan, je crois pas. Peut-être, je sais pas.
Zita- Bon, alors, raconte ! Vous avez quand même pas niquer là ?
Capri- En fait, lui aussi il était bizarre. Il avait pas l’air bien, il était plus comme d’habitude. Il prenait son temps.
Zita- C’est le lieu, c’est le lieu qui a changé son attitude. De se voir en pleins champs, c’est différent… C’est marrant.
Mais pourquoi l’échange avait lieu dans cet endroit ?
Capri- Je sais pas… c’est pas lui qui avait décidé, c’est ceux qui rachètent. C’était bizarre, j’avais comme un sentiment de fin des choses, l’impression qu’on allait tomber dans la nuit et de tous s’y noyer. C’était dans une maison perdue dans la cambrousse.
Zita- Drôle d’histoire. C’est étrange que tu sois restée si longtemps avec cette bande là. Ils faisaient des trucs glauques… Bon, abrège.
Capri- Là, il m’a pris au milieu d’un champs, il m’a déshabillé lentement, tous les deux les pieds dans la boue. Je disais rien, lui non-plus. Quand il a fait complètement nuit on était allongé l’un contre l’autre sur son grand manteau. Il était complètement là. On ne se voyait pas. On n’a pas fait l’amour. On s’est embrassé, il m’a caressé. C’était vraiment la première fois qu’on s’embrassait sans être déchiré. D’habitude… D’habitude…
Zita- Mais alors, vas-y, je comprends rien ! Finis-la ton histoire. La séance est bientôt finie, après je me casse au réfectoire.
Capri- Après, il a sorti une petite lampe de poche et il a éclairé mon visage, puis tout mon corps. Il y a eu un long silence. Puis doucement, il a sortie autre chose de sa poche. Il m’a pris tout d’un coup pour m’embrasser fort sur la bouche et j’ai entendu la détonation très près, très fort dans la tête. Il était mort sur moi.


Noir.

vendredi 27 mars 2009

Ça me fait mal les couleurs



Liz, jeune femme d’une vingtaine d’année, très jolie, pleine d’énergie, habillée en gris, est chez son psychiatre, lui, habillé en blouse blanche, avec des lunettes.

PSY- (Gêné par la présence de cette femme.) Bonjour, asseyez-vous. Donc c’est notre première séance ensemble, donc pour vous mettre à l’aise, je vais vous parler de moi. Voilà, moi j’ai trente ans, j’ai commencé les études assez jeune assez jeune, c’est pour ça que maintenant je peux pratiquer. Je m’appelle Martin Dubois et je vous écoute.

Long silence gêné. Liz regarde Martin, lui regarde ses notes, en faisant mine d’être absorbé par ses documents.

LIZ- Quel est votre couleur préférée ?

PSY- (Perplexe). Le jaune.

LIZ- Ah !…(Silence). Moi, ça me fait mal les couleurs, pas vous ?

PSY- Non, mais dites moi.

LIZ- Bah… Quand je vois du jaune par exemple, ça me serre la gorge, mes yeux pleurent tout seuls, comme avec l’oignon et je vois des enfants qui courent dans mes yeux et qui crient dans un grand espace vide entouré de murs… Mais, je voudrais pas parler que de moi…

PSY- Mais si vous êtes là pour ça…

LIZ- Et vous, ça vous fait quoi quand vous voyez du jaune ?

PSY- Heu… Moi, je vois un citron qui pourrit sur le bord d’une table dans une cuisine triste.

LIZ- Vous m’avez pas dit que c’était votre couleur préférée ? (Le PSY hoche de la tête.) Ah, bah vous êtes triste vous, vous aimez une couleur qui vous rend triste.

PSY- Oui, sans doute.

LIZ- Et, moi, le rouge, c’est ma couleur préférée, ça me rend hystérique, ça me remonte dans le ventre, ça me contracte les muscles et j’ai envie de mordre ou… de prendre, oui, j’ai envie de prendre très fort et de prendre comme si on m’avait volé quelque chose ou… Qu’il fallait que je prenne quelque chose qui devait m’appartenir. Dans mes yeux, je vois des gens la bouche ouverte comme ça, Ah !
Et vous le rouge ?

PSY- Juste un peu de sang sur le sol d’un abattoir... Bon, on va passer à autre chose, par-ce que les couleurs... ça n'a rien de très concret. Votre famille, parler moi de votre famille... ça va? ça va bien? (LIZ regarde autour d'elle, ne répond pas). Et votre travail, vous êtes... (Le PSY reste perplexe un moment. Il la regarde un temps.) Ah! Je sais, on va examiner ces tâches. (Il sort des papiers cartonnés où figures des tâches doubles utlisées en psychanalyses).

LIZ- Ça m'intéresse pas les tâches. C'est fermé les tâches, ça a des contours, c'est sans horizon. Ça sert à rien.

PSY- Oui, mais ce sont des tâches de couleurs... Non? Les couleurs que vous voyez là sont...

LIZ- (Elle se lève, prend le papier cartonné où figure une tâche verte. Pensive.) Moi, le vert, ça me donne envie de partir, mais partir loin, vraiment très loin, de prendre un cheval n’importe quoi et de partir. Enfin, nan… De déchirer tout, (elle déchire le papier et crache dessus), tout détruire avant et après partir, seulement après ça, sinon ça à rien de partir, si on laisse tout en place avant, par-ce qu’après, quand on revient, c’est tout pareil, au moins là, ils refont tout derrière toi et quand on revient, c’est différent… Vous voyez ? (Elle brûle les morceaux déchirés au sol avec son briquet.)

PSY- Oui, oui… Non, moi, le vert, ça me dit rien.

LIZ- (Elle se lève énervée.) Mais si, forcément, le vert c’est trop… C’est trop…

PSY- Je vois une femme assise sur une chaise au milieu d’un jardin, qui attend, qui dit rien. Sur son visage, on voit qu’elle pleure.

LIZ- (Elle regarde les yeux du PSY, puis elle s'approche très près de son visage.) Et puis, le bleu, ça me laisse contemplative, je regarde et ça coule en moi, le bleu, c’est une couleur qui rentre dans mes veines doucement… Qui me donne envie de tracer des lignes.

PSY- (Professionnel). Des lignes ? Ah, oui… Quel genre de ligne ?

LIZ- Des lignes droites et courbes aussi. J’ai envie d’écrire des mots, de dessiner, de parler, de chanter… (Elle chante.) Ça me fait penser à la trajectoire, à l’architecture, vous voyez ? Aux grandes choses dans l’espace…

PSY- Oui, c’est intéressant… Ça c’est plutôt bien… Et le marron ?

LIZ- (Elle rit aux éclats). It’s the color of shit ! It’s a really, really bad color… I’m disgusted ! Because…

PSY- Mais qu’est-ce qui vous prend de parler en anglais ?

LIZ- Well, the brown makes me laught and I change my language ! It’s so nice, very funny but it’s easy believe that…

PSY- O. K. ! O. K. ! Et le violet ?

LIZ- Le violet ça me fait grincer des dents et ronfler la nuit. Le violet, c’est sonore comme truc. La journée, ça me fait crier des fois. Le soir, ça me fait gratter. Et quand je fais la cuisine et qu’il y a quelqu'un en violet, je casse tout, je fous tout par terre ! Dans mes yeux, je vois des nuées d’oiseaux dans le ciel… Et vous ?

PSY- Moi, je pense à mon chat mort. Et le blanc, qu’est-ce que ça vous fait ?

LIZ- Ça me rend tendre, j’ai envie de toucher. (Elle se rapproche de lui et lui touche doucement l’épaule, puis le genou, puis le bras, le PSY se laisse faire, ne dit rien, charmée.)
Ça me donne envie de chuchoter, j’ai dans les yeux un champs bercés par le vent… (Elle continue de lui toucher le bras, très doucement, timidement.)
Tout d’un coup, des infirmiers entrent dans la salle et l’écarte du PSY, elle est très surprise.

PSY- (Se levant, gêné.) Bon, il faut que je vous dise, la séance a été filmé pour recueillir vos paroles et vos réactions, les témoignages de vos impressions nous sont très précieux. Des médecins psychiatres étaient là, à vous regarder. Maintenant, les infirmiers vont vous raccompagner dans votre nouvelle chambre, bleue. Les médecins vont me faire part de leur décision et j’en discuterais avec eux.

LIZ- (Redevenue normale, le regarde, interrogée). Leurs décisions ?

PSY- (Essaye d’être froid mais est tout tremblant). Oui, allez. Au revoir.

LIZ- Vous reviendrez me voir ? (Elle sourit tristement). Habillé en rouge. (Les infirmiers l’emmènent.)
Des médecins entrent dans la pièce, saluent le psychiatre.
UN MÉDECIN- Je pense que le mieux serait de lui crever les yeux.

Noir.

jeudi 26 mars 2009



Photos de R. C. R. (http://www.fotolog.com/ignatus)

/La Blonde Immaculée/

ELLE-
Dépeuplé.
Mon corps est dépeuplé.
Peu à peu, tout le monde est parti.
Je suis en moi sans personne à qui parler, sans personne à regarder.
Je chuchote doucement au fond de la baignoire.
LUI- T’as fini ?
ELLE- Nan !
LUI- Dis le moi pour savoir si tu me fais la gueule dans la salle de bain ou si tu te laves vraiment.
ELLE- Bientôt.
LUI- Restes pas trois jours, tu vas mourir de faim, à moins que tu te mettes à bouffer tes peaux mortes.
ELLE- Ta gueule, je me lave, t’as compris ? Et puis va te faire foutre, tu comprends pas que la seule pièce où y’a pas toi c’est la salle de bain et j’ai envie d’être sans toi, sans ta voix qui grésille, ton corps qui se dandine et ta putain de présence de merde ! Comme tous les autres…
Et puis je te connais même pas que tu me dégoûtes déjà… Mais j’aime bien ta salle de bain.
LUI- Je te rappelle que tu es chez moi, dans mon appartement… Et que je ne te connais pas non plus… Mais on dirait que ça à l’air d’aller mal pour toi… Tu parles comme ça, toute seule…
Ça fait cinq heures que t’es enfermée dans la salle de bain à parler, parler, te taire…et reparler…
Si tu te sens seule, c’est par-ce que plus aucun mec veut de toi ? T’as été une salope, une trop grosse salope alors maintenant tu te retrouves toute seule entre tes deux cuisses ! Ah ! Ah !
(Il s’éloigne.)
ELLE- Oui, c’est vrai, je me suis donné, j’ai tout fais pour me donner, je savais pas comment c’était l’amour, alors je suis allé partout et partout j’ai fouillé, voir si y’en avait de l’amour, mais les hommes ne sont que des grosses queues sans âme… Tout ce monde qui est rentré en moi… Ils veulent plus de moi. Et maintenant moi, je suis dépeuplée, ravagée, ils ont tout arraché sur leur passage… Y’a plus d’amour, y’a des morceaux de truc partout… Maintenant, je supporte plus leur présence. J’ai envie de leur déchirer la face à chaque fois que je les vois… J’ai envie… J’ai envie de me teindre la touffe en vert, pour qu’ils broutent tous mon herbe jusqu’à la fin de leur vie ! (Silence). C’est vrai que je suis qu’une chienne. J’ai fugué de chez moi comme une chienne, j’ai couru dans les champs comme une chienne, j’ai fait l’amour comme une chienne, on m’a enfermé en cage comme une chienne. J’ai pleins d’embryons dans le ventre comme une chienne et mes seins vont gonfler et faudra accoucher de toute cette merde. Je suis pleine, je déborde de cette merde. (Silence).
T’es où ? Tu m’entends ? Arrêtes de m’écouter, j’ai besoin que ça sorte, c’est comme d’aller aux toilettes. J’ai besoin de parler. Moi, je chie des mots.
LUI- Nan, je t’écoute pas.
ELLE- Menteur ! (Silence).
T’entends tes cheveux pousser ? Ta peau peler ? Plisser ? Tomber ? T’entends tes boyaux digérer ? Tes yeux cligner ? Tes pieds marcher ?…
Ça te déranges pas ta présence ?
Moi, je me dérange. J’arrive plus à penser par-ce que j’entends mon cerveau crisser, ma bouche baver...
Tu te rends compte ? On bouffe nos merdes, on bouffe nos cages et on regarde même pas passer le paysage.
Le temps nous enterre sans qu’on l’ait rattrapé. On meurt comme des plantes qui n’ont jamais pensé. (Silence).
Moi, je suis née en hiver, le moment où tout meurt, j’aurais dû suivre le cycle des choses, naître puis mourir tout de suite après.
LUI- Bon, tu sors maintenant, j’ai pas envie que tu t’enterres dans MA baignoire.
ELLE- Bon d’accord, grosse queue sans âme. (Elle sort de la salle de bain, elle se plante en face de lui.). Toi, tu m’as fait l’amour comme les autres sauf que j’ai dormi chez toi et pas toi chez moi par-ce que… C’est toi qui m’a emmené. Pourquoi tu m’as emmené ?… Tu me connais pas !
LUI- Et toi, tu m’as fait l’amour et t’as dormi chez moi et tu t’es lavée dans MA baignoire, alors que tu me connais pas ! (Long silence. Ils regardent. Il lui met la main sur les cheveux.) Tu sens ma main sur tes cheveux ? Tu sens ce que ça veut dire ? Tu sens qu’on est loin même quand on est près ? (Silence).
ELLE- Ça te fais pas peur d’entendre ton cœur battre ?
LUI- Tu t’épuises, tu t’enlises, tu t’éclipses. On est là. (Il la regarde très près.)
L’amour, c’est savoir pourquoi on souffle et pourquoi on souffle plus. Moi, j’ai envie de souffler, de m’emplir d’un souffle, d’exprimer le souffle, de faire souffler les autres.
ELLE- Mon rêve ce serait de mourir en faisant l'amour, en te faisant l'amour.

Noir.

jeudi 19 mars 2009

Complexe de la parole à quatre personnages

Les personnages ne s’écoutent pas les uns les autres, ils restent chacun enfermés dans leurs volontés de dire subjective, mais, ils adressent toujours leur parole à un personnage du même sexe. Il est à spécifier que J et A sont des hommes et C et E sont des femmes, tous sans âges précis.

C-Maintenant ça n’est plus possible, plus supportable.
J-Je suis sorti promener mon chien, voilà c’est tout.
E-Quand je suis revenue, il n’était plus là.
A-Je me regardais dans le miroir et je ne comprenais pas.
C-Maintenant, comme avant, comme toujours, ça n’a jamais été supportable mais c’est maintenant que je le réalise. Ce qu’il aurait fallu faire c’est sortir de là tout de suite. C’est ce que j’ai fait, déloger ma pensée d’ici-bas.
J-Mon chien, il avait l’habitude, moi aussi. On était pareil tous les deux. Il avait son rythme, j’avais le mien. Il marchait, reniflait, urinait, marchait, reniflait, urinait et ainsi de suite. Moi, j’avançais, je me raclais la gorge et faisais mine de scruter l’horizon lorsque mon chien urinait. J’ai toujours eu un peu honte que mon chien urine aux yeux de tout le monde.
E-J’étais partie longtemps… et puis lui aussi il était parti, sans doute par dépit. Pendant mon absence, rien. J’étais là-bas et lui quelque part mais cela ne faisait rien. C’était comme ça, on avait dit que c’était comme ça.
A-Ce miroir n’était pas poussiéreux, non, pas le moins du monde! Comme tout chez moi! Propre, intégralement et totalement propre! Voyons, je ne laisserais pas ces dégueulasseries empester ma vie, comme ces gens qui vivent dans des maisons-décharge! Nan mais comment font-ils, je vous le demande, c’est inhumain!
C-Et bien non… Mon corps n’est pas une pièce du puzzle. Je veux dire de ce puzzle, de ces gens, de cette vie là-bas… Intenable ! Insupportable ! Et ma mère qui me regardait toujours par-dessus l’épaule. Elle regardait ce que je faisais, elle jugeait, elle incriminait Elle fouillait dans ma vie, dans mes affaires, dans mon esprit ce qu’il pouvait bien y avoir de bizarre. Là-bas… c’était chacun dans ses chaussons, bien ancrés dans leur canapé cramoisi, bien accommodés dans leur petite vie de merde. Tous les trous bien bouchés par de triples bouchons de mensonge. Partir, leur laisser les bouchons dans les oreilles, la bouche, le nez, le cul… Qu’ils ne sentent que leur propre moisissure à jamais !
J-Mon chien était un bon chien. Ça c’est sûr. Et moi… Peut-être que, j’aurais dû fermer les yeux. Mon travail, ma femme, mon chien… Tout allait bien à cette époque-là dans ma vie. Elle faisait la lessive, je cirais mes souliers, elle faisait à manger, je m’allumais une cigarette, mon chien était assis et regardait attentivement tous nos faits et gestes.
E-Quand je suis revenue, je savais qu’il fallait repartir de nouveau, mais où ? je n’avais plus mon point d’appui, mon centre, mon lieu, mon lien… Il était parti…Et voilà, c’était tout, simplement ça. Ailleurs, tout d’un coup, perdait de la valeur, s’écroulait dans une chute infinie…car soudain sous mes pieds, le ICI n’avait plus de substance. Ce n’était pas que ma vie partait en lambeaux, mais ma conscience qui se retournait en elle-même. Perdue ICI, car il n’y avait plus toi…un support de mon existence au loin, un fil tendu qui faisait exister les choses entre toi et moi. Maintenant, le vide, l’absence.
A-je regardais le miroir sans dévier de mon reflet, face à face. Mais je n’arrivais finalement pas à capter chaque partie de mon visage. Il était fragmenté en un nez, une bouche, des yeux, des joues, des sourcils, un front… Chaque partie ayant sa propre indépendance, son expression, sa concentration… Mon visage n’était qu’un tout morcelé, un tas de choses disparates qui n’avaient pas de raison d’être rassemblées ICI. Pourquoi ces yeux avec ce nez, ça ne veut rien dire !
C-C’est en vivant cette horreur chaque jour de ma vie jusqu’à maintenant qu’a grandi en moi un écart, un espace vide, une mesure d’avance ou de retard, décalée, je n’ai jamais réussi à être en accord avec les choses qui m’entouraient. Ça a poussé en moi comme un germe dans la colonne vertébrale qui devrait un jour remonter dans mon crâne. Leur moisissure à eux, à tous ces cons, m’angoissait, elle est venue jusque dans ma gorge et j’ai crié ! De toutes mes forces comme un animal qu’on égorge, comme les truies dans l’abattoir du village… comme ça j’ai crié… Alors, ils n’ont pas compris. Comme depuis toujours ils ne comprenaient rien. Alors…doucement…ils m’ont poussé dehors, en m’ignorant…
J-Mon chien mangeait toujours ses croquettes à la même heure et c’était bien. Ma femme coupait le rôti, le poulet, la blanquette ou quelque chose d’autre et moi, je souriais gentiment en regardant la pendule, mon chien, les mains de ma femme. Et jusqu’à ce qu’on mange, je faisais planer mon regard circulaire. Mais, on ne se rend pas compte comme il peut y avoir des choses troublantes dans la vie quand on y fait soudain attention. Comme un jour où je me suis tout d’un coup profondément ennuyé… Oui, je sais, c’est mal…tr ès mal, mais oui, cela ne devrait pas arriver normalement, il y a tellement de choses merveilleuses dans la vie… mais un jour, cela m’a pris, je ne sais pourquoi, à un moment totalement inattendu… c’était un soir, je me brossais les dents et c’était très lent, comme un temps étiré et la lumière était jaunâtre, mais d’un jaune, comment dire, un jaune sale, presque pisseux…pourtant, elle m’a toujours plut auparavant cette lumière, c’est même moi qui ai choisi l’abat-jour !
E-Alors , je suis partie de nouveau, mais sans vraiment choisir car le monde était devenu une vaste étendue d’absence, toujours tout dessinait le vide… Ce paysage plat qui s’étendait à l’infini, les villes lointaines et hurlantes… Le cri des villes traversait la campagne sans avoir d’écho, comme ça… Encore un appel sans réponse. J’essayais de me repasser ma vie dans ma tête…les souvenirs de mes voyages…en cendre, brûlés, comme s’ils n’existaient que pour que je puisse te les raconter… Impossible de dérouler cette pellicule, toutes les images fondues dans ma tête dépouillée. Ma tête était tout d’un coup aplatie et s’alignait avec l’horizon, j’étais percée par le néant et je m’affaissais comme un gâteau sans levure…
A-Mon visage faisait trembler en moi des certitudes. J’ai toujours cru avoir bonne figure… Sur les photos, je souriais royalement comme dans les images pour la publicité…C’est-à-dire, comment dire, d’une manière exemplaire ! A mon travail, tous les gens m’ont apprécié et accepté mon visage comme ce qu’il était. Finalement mon sourire était presque un cadeau, une offrande… Mais là, mon visage dans la glace… C’était intolérable…de voir ce fouillis de formes, de choses collées… Un visage cela ? Mon visage en plus ?
C-Je suis partie d’ici, où plutôt de là-bas, même s’il m’est resté toujours collé à la peau ce lieu… Comme un lieu qui s’était creusé en moi de l’intérieur, un lieu qui a établi son domicile fixe à l’intérieur de mes pores, à l’intérieur de mon crâne, dans mes organes… Et ce lieu étendait sa pourriture en moi, faisait petit à petit étendre la moisissure…Après l’angoisse, le dégoût… je menais une vie impensable hors des choses et à l’intérieur d’elle… Quand je t’ai rencontré ce lieu s’est effondré en moi et est né grâce à l’amour un nouvel ICI, un nouveau présent, quelque chose de plus réel, un rapport plus direct avec les choses. À partir de ce moment, je t’avais, je n’étais plus emprisonnée dans rien, tu étais mon centre, mon ICI. J’ai commencé à voyager, à m’excentrer toujours en sentant au fond de mon ventre ce lien qui me liais à toi qui selon le lieu se distendait, se rétrécissait…
J-Mais là, sous cette lumière jaunâtre que je comprenais enfin…dans cette salle de bain carrelée…devant cet évier en porcelaine beige…en train de me laver méticuleusement la dentition, je m’ennuyais… Alors, j’ai relevé la tête et je me suis aperçu dans le miroir…
E-J’ai longtemps marché… Je regardais face à moi, dans l’obscurité, je suis partie la nuit. Je suivais l’autoroute, alors quand quelques voitures passaient tout s’illuminait sur leur passage, comme un flash et je voyais mon chemin avec les phares des voitures…le goudron…la ligne blanche entrecoupée au sol…les poteaux sur les côtés de la route avec leurs lumières réfléchissantes. J’ai continué jusque dans la lumière du matin, l’aube bleue laissait doucement transparaître l’horizon flou… J’ai marché jusqu’à un pont, tout était silencieux autour de moi. Il y avait la rosée gelée partout sur le sol et le léger murmure du vent… Cinquante mètre…en dessous du pont…il y avait une eau noire…qui riait dans un léger clapotis. Je l’ai regardé longuement l’eau noire…puis je me suis jetée du haut du pont.
A- Un visage disloqué et au fond…insignifiant…pas plus utile que le carrelage ou que l’abat-jour. Alors, j’ai pris mon élan et j’ai choqué de toutes mes forces mon visage sur la glace. Il a disparu sous un torrent de sang et la glace était brisée, elle, pour de bon, mais ce n’était pas grave du moment que je ne me voyais plus. Je me suis allongé dans ma salle de bain et j’ai attendu que je me vide de mon sang.

(Action entre les personnages. Ils se rendent compte de la présence des autres et de l'espace qui les entoure. Ils peuvent se prendre dans les bras les uns, les autres. Il y a beaucoup de force dans leurs gestes, ils se regardent avec beaucoup d'émotion. )

mercredi 18 mars 2009

Fiction II (LA FEMME)

Fiction II

UNE FEMME (s’adressant à un homme)
Des longues jambes maigres dans la prison,
des longues jambes maigres qui ne tremblent plus.
Une tâche rouge au fond de ma culotte.
Il est là-bas, là où je ne suis pas, pas du tout.
Il a fait du mal et moi je suis ici avec du sang sur moi.
Ça fait longtemps qu’il est là-bas, mais moi j’ai toujours du sang là.
Il a un peu de sang à moi sur lui, ça s’est sûre…
Dans la prison, il y a une couverture de poussière sur tous les yeux, sur tous les souvenirs.
Ça pue la pisse, ça pue la pisse d’homme.
Je suis allé la sentir son odeur à lui, exactement. Je voulais la sentir, pas cette odeur-là, mais l’odeur du début, du tout début entre lui et moi. L’odeur de sa chemise trouée, mais là, c’est fini. Il faut oublier les odeurs, les souvenirs, les passages, les rues, les caresses, les chutes.
C’était tout blanc et transparent là où je pouvais lui parler.
Je sentais mon sang grincer.
Il m’a parlé avec ses cernes immobiles, avec les plis de sa bouche molle et ses petites rides du sourire.
Moi, je lui ai parlé avec mes joues rouges et avec mes doigts qui glissaient sur la vitre entre lui et moi.
La lumière grillait nos présences. On était plus que des lambeaux dans le présent.
J’avais envie de soulever mon tee-shirt et de lui montrer mes seins, de lui montrer ma chair en vie, de lui montrer que j’étais vraiment là derrière la vitre.
Je sentais ses longues jambes maigres qui tremblaient à nouveau, je sentais ses cernes me sourire alors que j’approchais mon visage de la vitre.
Il y avait des petits trous dans la vitre pour que le son puisse la traverser, mais nous, on ne se parlait pas, on se soufflait. Tout doucement il me soufflait sur le front, je sentais le vent de sa bouche, un vent qui dit rien.
Moi aussi je lui soufflais mon vent à moi, mon vent du dedans, un vent de nulle part.
Après ça c’était fini. Un dernier regard sur ses mains, grandes et osseuses avec différentes couleurs, la couleur blanche des cicatrices, rose des irritations, mauve des bleus, rouge des coupures, violette des morsures.
C’était comme une suite de mots sans rupture ses mains sur la table blanche et puis rien.
Je suis repartie et puis chez moi, rien. Je parlerais plus à personne.
Je suis rentrée dans ma prison à moi en passant par le RER et lui, resté dans sa chambre sans matelas.
Allongée dans mon lit, face aux fissures du soir, je repense à ces longues jambes maigres qui ne tremblent plus.
Je pense à mes propres cernes qui vont grandir, peu à peu prendre forme sur mon visage, et alors là, je serais heureuse d’avoir un peu de lui sous mes yeux. Alors peut-être j’irais le voir… ou peut-être pas.
Je me lève le matin, il n’y a plus que le carrelage froid qui existe.
Puis le café brûlant entre mes doigts.
Puis la chute d’eau sur mes épaules nues.
Puis les pas jusqu’au souterrain.
Puis les silences des autres dans le tunnel.
Puis la marche qui fait mal à mes os des bras, des hanches, des jambes, de la colonne vertébrale… j’entends mon crâne résonner tout seul.
J’arrive à la porte, ma porte, là où il faut que j’aille.
Pas vraiment belle cette porte… Je vais mettre ma blouse blanche avec de fines raies vert d’eau, je vais aussi mettre mes gants, oui, sûrement.
Je vais prendre le balai ou peut-être la serpillière, si ça m’amuse, et je vais laver le sol du sixième étage… en regardant par la fenêtre les gens, les arbres et les trottoirs, les chiens et ce paysage ignorant. Et je sentirais au fond de ma gorge les grandes jambes maigres qui tremblent alors je ne regarderais plus par la fenêtre, je regarderais le carrelage beige, chaque petit morceau de carrelage et leurs défauts, leurs tristesses, leurs déviations, leurs courbes.
Et peut-être à un moment donné, je m’arrêterais de regarder le carrelage sans avoir conscience de l’espace que j’ai parcouru, ni de ce que j’ai parcouru, ni de ce que j’ai pu voir, entendre ou penser seulement les nervures du carrelage creusées sur mon visage.
Après j’irais manger des substances molles qui dégoulineront dans ma gorge avec un râlement expressif.
Tout d’un coup au travers de la vitre de la cantine, les ombres multiples et voilées des arbres me feront penser à mon père et ma mère assis sur le canapé de chez moi.
Peut-être en avalant la dernière gorgée de café froid, je penserais au chat qui saute sur les genoux de ma mère en passant par les cuisses de mon père.
J’ai fini ma digestion, je lave les vitres du troisième étage, je gratte les petites tâches, les postillons, les gouttes de pluie, les traces de doigts.
Ce soir, je rentre chez moi… Mais je sais qu’il n’y aura pas mes parents ; il y aura mon chat… Mes parents, ils sont seulement dans le cadre sur le buffet du salon.
Ce soir un homme va venir, un homme au visage creux et aux yeux ronds.
Lui, il n’est pas en prison, enfin je ne pense pas.
Lui, il se racle la gorge et il tremble des paupières.
Je lui donne ce qui me reste de force.
Sourire à demi derrière les rideaux de la cuisine.
Il regarde mes mains sans comprendre, mes épaules sans les sentir.
Lui, il ne souffle pas, il retient son souffle.
Ça fait tellement longtemps qu’il vient mais toujours les yeux détachés, à l’envers, son corps ému, décousu.
Je regarde son profil sur le coussin… sa mâchoire exactement. Sa mâchoire qui me regarde.
Lui, il n’est pas en prison, lui, non, mais moi encore.
Je ne sais pas vraiment où je suis.
Peut-être un jour, je lui donnerais la main dans la lumière orange des lampadaires en partant vers le pont de l’autoroute mais en sentant les longues jambes maigres au fond de ma gorge qui tremblent encore.

Fiction I (L'HOMME)

Fiction I

L’HOMME- (s’adressant à une femme), Je n'aime pas la lumière blanche de frigidaire qu'il y a dans toutes les pièces de son appartement.
Sa vie doit être bien froide et bien consommable pour exister sous cette lumière de hangar.
Des corps morts à moitié humains dans cette maison.
La chair étendue sur le lit donne envie d'être tranché car on se sent comme dans un abattoir.
J'ai du mal à la comprendre cette Larissa car elle me fait froid dans le dos avec son appartement et son mutisme.
Larissa est muette.
Larissa est une femme rebutante parce qu'elle n'est pas particulièrement belle.
Brune, les cheveux mi-longs, le visage sans fermeté, mou, comme sa vie, comme son corps.
Elle est grande, elle prend beaucoup de place sur le divan, mais elle ne parle pas.
Elle tourne la tête et l'on sent déjà mille signaux d'un langage silencieux qui se dessine le long de ses joues.
Les yeux baissés elle respire doucement.
Qu'est-ce qu'elle me fait peur.
Je ne lui parle jamais. J'ai pris cette décision de ne jamais lui parler, oui. Elle pourrait me comprendre si je lui parlais mais je préfère être comme elle, un mur.
Des fois, lorsqu'elle me regarde, tout d'un coup, elle fracasse violemment mon mur dans le silence.
Elle creuse des fenêtres dans mon mur et elle penche la tête pour voir de l'autre côté. Elle ne doit pas voir grand-chose.
Je suis un désert... Un désert de sel, il n'y a rien... Peut-être seulement quelques femmes étendues nues, qui écartent les jambes. Mais j'ai beau les regarder toutes ces femmes nues allongées en moi, je ne les comprends pas.
Mais toutes ces femmes que je fréquente, tous les jours une différentes,-comme un rituel- ,je ne leur parle jamais, comme à Larissa.
Mais bizarrement, c'est sans doute à Larissa que je parle le plus, sans rien dire mais autrement.
Faire l'amour avec ces femmes ne me fait plus rien, juste lorsque je jouis et encore.
Mais je souffre, je souffre devant ces femmes-murs qui me montrent leurs corps comme un architecte montre un bâtiment.
Étrange… Étrangement.
Moi, mon corps je l’oublie le reste du temps. Et avec elles, j’en prends conscience avec dégoût.
Avec Larissa, c’est toujours terrible. D’ailleurs ça ressemble à harissa , Larissa. Mais c’est aussi le sourire en espagnol, « la risa ».
Quand je la vois, elle m’arrache les entrailles et je tremble.
Elle vit encore chez ses parents. C’est tellement misérable cet appartement, les murs de la cuisine verts, ceux du couloirs roses, ceux de sa chambre bleus. Du carrelage partout…Tout froid, tout désagréable.
Avec elle, c’est un silence forcé mais un silence évident. Dans son pas déréglé, ses hanches un peu larges, ses cheveux trop épais, il y a du désir. Mais autour d’elle et dans son visage aussi il y a de la froideur en creux, il y a le désolement.
Sa vie, un cratère sur la terre.
Elle travaille dans une usine sûrement dans le pharmaceutique ou l’alimentaire ou dans une entreprise en tant que petite chose quoi…
Elle a des cernes brunes sous les yeux et sa bouche entre ouverte laisse passer un léger souffle d’air. Une respiration douce, régulière comme ses clignements d’œil.
Ce qui m’effraye le plus, c’est qu’il n’y a aucune manière dans sa façon d’être, tout est sans élégance. Ses gestes sont tristes et mécaniques comme son travail j’imagine.
Mais cette femmes inhumaines me transperce comme un couteau dans les côtes… Côtes de porc, j’ai mangé des côtes porc ce soir… Et j’ai envie de mourir comme un porc, qu’elle me découpe les côtes dans sa chambre-abattoir… J’ai envie que Larissa ma tue…ou qu’elle m’aime…
J’aurais envie de l’appeler sur son fixe mais elle ne pourrait pas me répondre…
Je me dis que je pourrais apprendre le langage des signes secrètement et lui faire la surprise un mardi... ou venir un jour inhabituel mais peut-être que je rencontrerais ses parents que je vois toujours sur le buffet du salon en photo…
Ses parents ne me font pas peur ce sont des gens minables. Comme elle.
De toute façon, elle doit déjà être amoureuse de quelqu’un, sans doute du vendeur de fruits et légumes à côté de chez elle qui me regarde tout le temps avec des yeux de tueur à chaque fois que je passe devant son magasin.
Larissa… Elle me fait pas l’amour, elle fais la terreur d’exister.
J’aimerais qu’un jour, elle me fasse réellement l’amour et pas ces gestes réguliers qui charcutent mon cœur. Larissa, avec ses longues mains fines caresse, à chaque fois, mon corps de long en larges comme une séance de repassage.
J’aimerais lui demander comment c’est les transes en Algérie. J’aimerais que ma vie soit une transe de bonheur avec elle.
Je crois que je ne reverrais plus Julie, Constance, Yvonne et Margaret.
Je n’irais plus que voir Larissa avec un chardon à la main en guise de fleur, il ne pousse que ça dans mon jardin de banlieue. Enfin, c’est pas un jardin, c’est un carré de terre devant ma porte... Moi je travaille à la Poste,mais ça n’a pas d’importance.
J’ai souvent envie de vomir en rentrant chez moi. Mes parents habitent dans le pauvre pavillon d’en face et mon frère est mort. J’ai un fils oui, vous le connaissez ? Il a seize ans. Insupportable. Il ne veut que de l’argent pour s’acheter des nikes et des jeux vidéo. Il ne me parle plus. Il vit chez mon ex-femme, Florence, une vraie tour de château fort avec des meurtrières tout autour…
Larissa, ce serait plutôt une maison genre prête-à-crever, une maison comme des centaines identiques, comme dans certains quartiers de banlieue, mais on aurait déplacé cette maison sans charme au bord de la mer près des vents dévastateurs.
J’aimerais l’embrasser… mais je ne peux pas…
Et puis, est-ce-qu’elle est vraiment muette ? Je me le demande.
Mais pourtant ce mutisme dégage un aura autour d’elle.
Muettes ses épaules, ses mains, ses cils, mais pourtant pleins de mots, ça dégouline de mots, partout, ça fait des flaques de mot incompréhensible à nos pieds. Une inondation de mots embrouillés dans tout son appartement.
Un lac gelé, son visage.
Son âme, un désert verglacé.
Ses yeux tombent un peu vers le bas, mais ce n’est pas laid, ça renforce cette angoisse que j’ai en la regardant. Elle n’est tellement pas légère.
Moi, comme un miroir brûlant en face d’elle.
J’aimerais tellement lui arracher des mots, secouer son corps jusqu’à ce qu’il en jaillissent quelque chose pour de bon et pas ce désespoir continue et sans énergie.
Vivre terriblement en entassant ses jours dans le placard comme des morts qu’on enterre.
Larissa est peut-être déjà un peu morte. Mais pourtant des petites étincelles tressaillent dans ses yeux et crient à l’aide. Mais comment pourrais-je l’aider ? Face contre terre, de la cendre dans la bouche.

vendredi 13 mars 2009

Projet Théatre du Rond-Point-A Contre Corps

-Je suis arrivé.
Comme ça, debout.
Devant lui, j'attendais.
Il n'y avait pas de lune, pas de soleil.
On était dans un nulle part sans horizon.
Face à face.Tendus.Alerte.
Prêts à gober la moindre mouche.
Silence. Pattes de mouche sur mon bras droit.
Je ne bouge pas. Silencieux.
Je crache.
Il regarde mon crachat.
Je sais bien qu'il ne s'agit plus ni de donner, ni d'échanger, ni de vendre, ni d'escroquer, ni de pleurer, ni de faire l'amour.
Tout cela enterré, catapulté dans le passé.
Il reste nos deux corps tendus sur la plateforme.
Il n'y a pas de mot qui résonne.
Juste des cris au loin. Comme des animaux qui s'entretuent.
Comme un écho de notre parade.
Lui et moi.
J'assume. J'assume complètment. Même ça ne pose pas de problème de mourir maintenant.
Qu'est-ce cela fait?
Pourtant je sens mon sang qui s'ennuie dans mes veines.
Quels sont mes désirs?
La mort ne m'intéresse pas.
Je sens mon sexe qui crie entre mes jambes.
L'autre, en face, regarde mon crachas. Comme un con.
Et moi je me dis que l'on devrait faire l'amour comme les bonobos font pour résoudre leurs problèmes.
Faire l'amour avec cet homme en face de moi,
mieux que faire la mort.
S'entretuer pour tous les morts d'avant et pour tous les morts d'après.
Parce que j'appartiens à une putain de tribu et lui à un camps opposé.
Et le clan de l'existence qu'est-ce qu'on en fait?
J'ai envie de baiser.J'ai envie de baiser plutôt que de mourir.
J'ai envie de baiser un rocher tellement j'ai envie de baiser.
Et lui, il est là en face de moi.
Il lève la main droite et se gratte le nez.
Je m'emmerde.
Il se caresse doucement le menton.
J'ai envie de lui chier sur la gueule et d'aller voir la mer.
[Sa putain de mère de fils de pute, putain fait chier, je vous enculerais tous bande de couillons. J'irais chier dans vos morts, j'irais chier dans vos bouches, j'irais chier dans votre âme de merde.]
Je suis immobile.
Il fait un pas.
Découper dans sa chair des morceaux en forme de coeur.
Forme de coeur, comme les moules pour faire les gâteaux, comme les gomettes des enfants à l'école.
Je sais qu'il n'a pas d'arme.
Respirer l'air au dessus des montagnes.
Il plie un genoux sur le sol.
Je vois une éjaculation en plein milieu du ciel..
Nos morts sont liées comme deux troncs d'un même arbre.
Funambules du néant.
Nos corps soudés à la mort, en suspens, au dessus du vide.
Je cris, ça résonne, on entend les vibrations du silence.
Ça m'agace, cette attente, te torturer jusqu'à en mourir.
Je m'approche à mon tour.
Je flotte presque au dessus du sol avec la légèreté des libellules au dessus de la surface de l'eau qui glisse.
Je suis tout près de son corps chaud.
Je respire sur sa joue.
Et puis.
Comme une arrêtede poisson dans la gorge. Ou comme tout un poisson mort dans la gorge et plurieurs poissons enterrés dans mon estomac.
Je me sens lourd: La sensation de ne plus avoir d'air, assez d'air pour respirer.La sensation de devoir respirer mon propre sang, mon propre corps. Me suffir à moi même dans ma respiration.
Agonie autonome.
J'ai l'impression que l'échange n'est plus possible entre l'extérieur et moi du dedans.
Il disparaît.
Mon coeur rétrécit.
Cris de petite fille dans le noir.