jeudi 28 mai 2009

Sans Suite




Une jeune femme sur un lit d’hôpital s’adresse à un homme endormi à côté d’elle.
Eneko-
Va te faire foutre.
Va te faire foutre.
J’ai une hernie discale.
Sodomise-moi.
Sodomise-moi.
Demain je meurs.
Quelle heure il est ?
Quelle heure il est putain !
J’ai envie de manger un poulet.
Gratte-moi dans le dos !
Griffe-moi dans le dos !
En fait, j’ai pas une hernie discale, j’ai le cancer généralisé.
Trop fais de cauchemars.
J’ai des frissons.
Je ne me souviens plus,
Pourtant c’était hier.
Je crois que je vais vomir,
Mais je ne me suis pas lavé les dents,
Car je ne sais pas si je suis encore capable d’aimer,
Lorsque la nuit est noire,
Sûrement il fera beau demain et nous irons dans la forêt.
Sodomise-moi, après ça ira mieux.
J’ai peur de regarder par la fenêtre depuis que tu ne me regardes plus.
Je peux plus bouger, tu sais.
Je peux juste respirer et me dire que ça ira mieux, hein ? Nan ?
Il faut que tu disparaisses avec toutes les fleurs que tu as ramenées ici.
Elles puent tes fleurs.
Elles sont pourries tes fleurs.
J’ai des taches blanches qui apparaissent dans les yeux, tu t’en fous.
C’est la fin, tu sais, mais je vais m’en remettre.
Et toi, qu’est-ce que tu fous là ? T’as pas faim ? Tiens, t’as qu’à bouffer tes putains de fleurs.
Tu sais, même si j’essayais de te dire quelque chose, j’y arriverais pas.
Parce que j’ai envie de manger un poulet et une glace à la stracciatella.
Parce que c’est toi qui me pèses sur le dos putain !
Je vais accoucher de tous tes échecs, tes espoirs, tes envies, tes doutes…
Dans la mort, y’aura pleins de prématurés que tu m’as fais.
Tu vas voir quand je serais morte toutes les choses que tu vas découvrir dans mon ventre. Toutes les choses qui vont sortir d’elles même, de moi, doucement. L’hôpital va vomir tout ce que j’ai retenu à l’intérieur de moi.
Je suis malade dans la tête aussi, tu sais.
J’ai plus de cerveau et mon corps tremble.
Je me détruis le cerveau à coup de marteau, tu sais.
La tête, ça me fait mal.
Je vais pas pleurer, tu sais, je vais continuer.
Je suis comme ces pigeons qui ont la gale et qui se traîne sur le trottoir tout déplumer. Y’a plus d’amour dans mes plumes.
Y’a plus d’amour dans mon cœur de pigeon.
Tu dors toujours ?
On dirait presque quelqu’un d’heureux. Je suis malade tu sais, il vaudrait mieux que tu partes avant que je te file la gale.
Quelle heure il est, je crois que je vais me piquer.
Tu as vu ? Bientôt, je n’aurais plus de cheveux.
C’est drôle, un crâne tout nu.
Tu pourras m’acheter une perruque !
Blonde pétante, je la veux ! Comme Marilyn Monroe !
Je vais mourir mon amour, comme un pigeon qui tombe d’un arbre parce qu’il ne tient plus et qui vient s’écraser sur le sol.
Le cou un peu tordu, les yeux perdu dans l'infini.
J’ai envie de mourir en bas d’un arbre.
Moi, je serais pire qu’un pigeon.
Je serais dans ma chambre fleurie de merde.

mercredi 20 mai 2009

Barnabé




_Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces, ce n’est pas possible, je tente de me persuader, mais non, je n’y arriverai pas. La tuer. Mon désir, mon sublime désir.
La tuer avec le parapluie sous cette averse.
_Il pleut, ça brouille la ville, tout est gris comme dans un rêve. On marche sur une ville-nuage, trempés jusqu’aux os parce qu’elle ne veut pas ouvrir son parapluie. L’arracher à son âme, à son monde, couper un peu de sa chair pour lui prouver la réalité de son être, la contingence de son existence.
_Elle a rêvé qu’un homme la lacérait avec un rasoir et y prenait beaucoup de plaisir, c’est peut-être un signe.
_Mais, la pluie depuis ce matin et de plus en plus fort et nous dessous, comme des chaos au milieu du chaos. Nous sommes des existences de rien du tout.
_Dérisoire rasoir entre mes mains, le parapluie.
_Elle, marchant à pas lent, inondée par la vie.Tuer notre chat. Tuer le salon, tuer la cuisine, tuer notre chambre… Laisser pourrir mon corps dans un café ou dans une sale de cinéma. J’ai le ventre remplis de tout ce dégueulis d’idées et d’horizons. Comment rouvrir les yeux ? Depuis tout ce temps, mes paupières se sont empâté dans un demi-sommeil, (sourire en coin), la vie facile…Je suis là pour tenter d’ouvrir les yeux, c’est vrai. Ouvrir les yeux au milieu du désordre et s’adonner à la difficile tache de discerner les choses dans cette réalité grotesque. J’ai les doigts de pieds tout mouillés et je me demande bien combien de temps il nous reste avant d’arriver quelque part.
_Non, je n’ai pas peur, ni de souffrir, ni de faire souffrir les autres. Après tout, on est là pour ça. Alors je continue de marcher le parapluie muet à coté de moi, le ciel bavard au-dessus de moi, sur moi et en moi. Croire au ciel comme en une religion. Si le ciel nous a envoyé la pluie, c’est pour que tu glisses dans cette flaque d’eau et que tu te fracasses le crâne contre le sol dure. Tu vois, je voulais te tuer avec un parapluie, le ciel l’a fait, mais il est plus indulgent, il te laisse boiter, souffrir encore un peu jusqu’à ce que ton front s’éteigne et que tu ne ressemble plus qu’à un crâne parmi tant d’autres.
_Il va falloir appeler quelqu’un, mais je suis paralysé, je te vois, allongée dans ta flaque, évanouie, regorgeant de pleurs et de folie, le moulin à parole s’est tu, je te laisse là, un instant, tu es tellement belle. J’appellerai une ambulance tout à l’heure, pour l’instant je suis là à te regarder, immobile.
_Tu n’as pas l’air de souffrir. Une joue dans une flaque et le corps engourdis ça ne doit pas être si mal que ça ? Si quelqu’un passe, je ferais semblant d’être inquiété, d’accord ? Mais là, qu’est-ce qu’on est bien. Sûrement tu rêves, je suis sûre que tu rêves. Tu penses au lapin qu’une petite fille avait dans les mains au marché ce matin, c’est vrai que tu l’aurais préféré vivant mais il faut bien manger du lapin ! C’est une fille de la campagne, un lapin mort ça ne lui fait rien. Un lapin mort, c’est très beau. Comme toute choses mortes d’ailleurs. Les gens sont beau une fois mort. Ah ! Détendus et paisibles, sans problèmes de caries ou de digestion, sans souci de plomberie ou de mariage. Ils n’ont plus les rides de l’angoisse, les plis du temps, les nervures de l’intelligence. Ce visage fripé qui vous donne une existence à mener, un loyer à payer. Tu n’es pas morte ma chérie, j’espère ?
_Une heure que tu es là, à ne pas bouger. Je ne sais pas si c’est vraiment à moi de m’occuper de toi. Je vais te confier à quelqu’un d’autre, comme ça, ça te fera une rencontre à l’hôpital. Je dirais que je t’ai trouvé là, évanouie, que j’aimerais bien t’aider mais que je suis pressé… Et voilà que la personne affolée te portera sous un auvent et appellera de l’aide. Tu seras en sécurité, loin de moi.
_Là, je marche dans la rue, mouillé de culpabilité et de rancœur, mais qu’est-ce que tu veux ?
Je ne sais pas, je ne comprends pas pourquoi je… J’allais pas te ramasser, une soudaine envie de t’abandonner, et le ciel et tes idées idiotes, après tout…Quelle putain de vie de merde. La pluie m’attaque le cerveau.
_Je t’aime à demi morte dans une flaque d’eau. Dans la rue parallèle à la tienne je croise un chat mort, ce n’est pas le nôtre et un pigeon borgne avec deux moignon à la place des pattes. Y’en a qu’on pas de chance. Je croise un groupe d’allemands, six allemands, pas un borgne, pas un cul-de-jatte. Chacun sous leur parapluie, comme des îlots paisibles d’un autre langage, comme une émergence d’ailleurs ici. Tout parle autrement, leur chair mastique une autre langue et on entend palpiter des « Achtung ! », des « Warum…Ich gnagnagna, ein gnagnagna, das gnagnagna… ». Tu n’est pas là, au sec, au milieu de cet archipel allemande qui évite les flaques.
_Tu es encore dans ta flaque et dans ton reflet oublié. Tu vas peut-être mourir comme un rat dans les égouts, dans ce gigantesque égout qu’est Paris. Mon rat, mon petit rat d’amour. Je prends le métro, ça y est je m’éloigne définitivement de ton existence. Je vais en sens inverse de toute ta vie. Je m’écarte de ta conscience., je m’évase, je m’engloutis, je me dégueule sur le strapontin du métro.
_Je suis impassible au milieu de l’air lourd et chaud du wagon. Cet air déjà passé et repassé au travers de toutes ces gorges, un air sale, plus à nous. Je vois mon reflet dans la vitre. Livide, presqu’un mort. Orbite creux. Mon sang est à toi, je me suis transposé au bord d’une flaque. Il n’y a plus qu’un léger brouillard dans mon crâne. Mon cœur a débouché dans ton reflet.
_A l’heure qu’il est tout doit avoir disparût pour toi, l’île de notre vie coupable, engloutie sous les eaux. Seul émerge dans ton regard flou six petits îlots allemands. Tu reprends conscience à la surface de la flaque ; rythme cardiaque normal. Tu souffres comme si on t’avait tripoté les neurones. Les îlots d’allemands forment une ronde autour de toi prêts à te danser comme à la fête de la bière une de ces rondes traditionnelles, sauf que ton sang qui fait de la mousse sur le trottoir c’est nettement moins drôle que de la bière qui dégouline sur des mains poisseuses. Mais je suis sûre que tu es tellement belle au milieu de ces contrastes, le ciel gris avec les bâtiments qui se dessinent au travers de l’averse, le pont, les flaques, les allemands qui tranchent vifs, ton sang de rat ulcéré, ton corps d’amour dépiauté. Ils te ramasseront mon amour, ils t’emballeront dans un paquet cadeaux de bandes velcro mon amour.
_J’irais quand même te voir à l’hôpital, je me cacherais derrière les stores à demi fermé, pour rire un peu de ta tête empaquetée et me bercer un peu avec le délicieux bruit du bip bip qui signale les battements de ton cœur.
_Pas besoin de te tuer mon amour, je te vis, je te survie, je t’en-vie.

Récit d'Ici



S’adressant à un groupe de gens muets sur scène ou au public.

Eglantine -Je suis silencieuse.
J’aime bien tourner en rond.
Faire des choses qui ne servent à rien.
Je pense aux objets posés là.
A ces objets posés là dans la rue.
Qui pourrissent doucement jusqu’au jour où ils disparaissent complètement.
Je pense à la soupe populaire.
J’aime bien la soupe populaire.
On y voit de drôles de gens.
Des gens tout rouges, des gens tout blancs, des gens tout usés, des gens très seuls, des gens qui ne parlent plus, qui ne savent plus parler tellement ils sont seuls. Ça arrive.
Moi, je ne mange pas de soupe, j’aime pas la soupe.
Je bois du café.
Je suis silencieuse.
J’ai les mains toutes gercées.
Je me sens toute drôle.
Je me sens peut-être un peu triste.
Mon chien, il est mort.
Je n’ai pas pleuré, je suis restée silencieuse.
Je m’appelle Eglantine et je ne pleure jamais.
Je crois que…Je crois que je vais m’asseoir là. Oui. Ici c’est bien.
Je ne suis pas faible, vous savez ! Juste un peu fatiguée.
Me regardez pas comme ça ! Je sais que je pue mais je vous emmerde.
Moi,ça me fais plus rien, je le sens plus.
Laissez moi, laissez moi tranquille, mon chien, il est mort…
(Silence)
Je respire l’ennui.
Je pue la fatigue et le désastre.
Je sens bon Paris. Je sens les tunnels et les ponts, je sens les bancs.
(Silence)
Je sens le silence...
Des fois, quand je suis trop silencieuse, je marche, je marche, mon corps se relâche de mots.
Et puis, des fois, quand je suis vraiment trop silencieuse, je marche jusqu’à l’esplanade de la bibli National.
Vous savez là-bas c’est grand et y’a beaucoup d’espace et on se sent comme au bord de la mer et là, je suis silencieuse dans le vent et ça va mieux.
Ça me secoue, vous voyez, et je me sens vidé.
Je me sens plus à la terre, je me sens au ciel.
Je fais ma vie par terre mais je sais bien que ce qui me porte le plus c’est le ciel.
Je le regarde souvent, vous savez !
Je me dis qu’il est là et qu’il me souffle un peu de…de…bonheur…Eh ! Peut-être.
Je suis silencieuse, on me le dit.
On me raconte pleins de choses, des choses horribles et moi je ne bronche pas.
Je suis là à regarder les gens, comme des cieux, eux aussi c’est des cieux.
Des fois, je me fais péter la tronche parce que je bronche pas, mais je continue de rester là, à rien dire.
Alors, des fois, ça les fout en rogne, et ils s’y mettent à plusieurs sur moi.
Mais, jusque-là, ils n’ont jamais réussi à me tuer, alors…
Moi, je continue.
Je regarde les objets posés là, ces objets posés tout seuls à l’abandon dans les rues, je les aime bien ces objets-là, ils me sont familiers.
Eux, ils sont sages.
Je les regarde qui se font ronger par le mauvais temps, qui pourrissent et puis un jour, ils sont plus là.
Le temps, vous savez, c’est pas grave !
J’ai fini de penser à l’avenir.
L’avenir, c’est pas grave, je m’en fous.
De toute façon, le temps, c’est toi qui te le fabrique au travers des choses et des autres.
Mais si on t’as jamais aimé et que tu pourris sur le trottoir comme une croûte, c’est qu’il n’y a plus rien à faire.
Rien à faire, alors moi, je regarde…
Les pigeons, voilà ce qu’il y a de plus beau dans la vie.
Ils sont là avec leurs plumes toutes pourris et leurs pattes en moins. Ils ramassent les miettes, ils font l’amour, ils volent, ils marchent.
Ils continuent, toujours, une patte en moins, ça leur fait rien.
Ils boitillent, mais leur vie suit son cours.
Ils s’en fichent, pas de discrimination.
T’es handicapé, t’es comme les autres, tu fait l’amour, tu manges des miettes.
Comme moi.
Je suis handicapé de la vie, mais je continue.
Dans le monde des pigeons, je suis comme les autres.
Les pigeons, ils ont beaucoup de caractère, moi je pense.
Vous avez déjà regardé le regard d’un pigeon ?
Ils s’approchent de moi eux, ils n’ont pas peur, l’odeur, tout ça, ils s’en foutent.
Et on se regarde les yeux dans les yeux.
Face à face.
On est ensemble. On dit rien.
On se comprend.
Il y a tellement de choses qui traversent leurs yeux.
Comme le néant qui bout et qui déborde dans leurs yeux.
Le néant, c’est déjà beaucoup de choses.
Ils existent et nous on vit et on se torture en inventant le temps, l’amour etcetera.
Parce qu’au final, il n’y a que le néant qui existe. Et les pigeons et le ciel pour qu’ils volent.
J’aimerais bien avoir le néant dans mes yeux.