Les personnages ne s’écoutent pas les uns les autres, ils restent chacun enfermés dans leurs volontés de dire subjective, mais, ils adressent toujours leur parole à un personnage du même sexe. Il est à spécifier que J et A sont des hommes et C et E sont des femmes, tous sans âges précis.
C-Maintenant ça n’est plus possible, plus supportable.
J-Je suis sorti promener mon chien, voilà c’est tout.
E-Quand je suis revenue, il n’était plus là.
A-Je me regardais dans le miroir et je ne comprenais pas.
C-Maintenant, comme avant, comme toujours, ça n’a jamais été supportable mais c’est maintenant que je le réalise. Ce qu’il aurait fallu faire c’est sortir de là tout de suite. C’est ce que j’ai fait, déloger ma pensée d’ici-bas.
J-Mon chien, il avait l’habitude, moi aussi. On était pareil tous les deux. Il avait son rythme, j’avais le mien. Il marchait, reniflait, urinait, marchait, reniflait, urinait et ainsi de suite. Moi, j’avançais, je me raclais la gorge et faisais mine de scruter l’horizon lorsque mon chien urinait. J’ai toujours eu un peu honte que mon chien urine aux yeux de tout le monde.
E-J’étais partie longtemps… et puis lui aussi il était parti, sans doute par dépit. Pendant mon absence, rien. J’étais là-bas et lui quelque part mais cela ne faisait rien. C’était comme ça, on avait dit que c’était comme ça.
A-Ce miroir n’était pas poussiéreux, non, pas le moins du monde! Comme tout chez moi! Propre, intégralement et totalement propre! Voyons, je ne laisserais pas ces dégueulasseries empester ma vie, comme ces gens qui vivent dans des maisons-décharge! Nan mais comment font-ils, je vous le demande, c’est inhumain!
C-Et bien non… Mon corps n’est pas une pièce du puzzle. Je veux dire de ce puzzle, de ces gens, de cette vie là-bas… Intenable ! Insupportable ! Et ma mère qui me regardait toujours par-dessus l’épaule. Elle regardait ce que je faisais, elle jugeait, elle incriminait Elle fouillait dans ma vie, dans mes affaires, dans mon esprit ce qu’il pouvait bien y avoir de bizarre. Là-bas… c’était chacun dans ses chaussons, bien ancrés dans leur canapé cramoisi, bien accommodés dans leur petite vie de merde. Tous les trous bien bouchés par de triples bouchons de mensonge. Partir, leur laisser les bouchons dans les oreilles, la bouche, le nez, le cul… Qu’ils ne sentent que leur propre moisissure à jamais !
J-Mon chien était un bon chien. Ça c’est sûr. Et moi… Peut-être que, j’aurais dû fermer les yeux. Mon travail, ma femme, mon chien… Tout allait bien à cette époque-là dans ma vie. Elle faisait la lessive, je cirais mes souliers, elle faisait à manger, je m’allumais une cigarette, mon chien était assis et regardait attentivement tous nos faits et gestes.
E-Quand je suis revenue, je savais qu’il fallait repartir de nouveau, mais où ? je n’avais plus mon point d’appui, mon centre, mon lieu, mon lien… Il était parti…Et voilà, c’était tout, simplement ça. Ailleurs, tout d’un coup, perdait de la valeur, s’écroulait dans une chute infinie…car soudain sous mes pieds, le ICI n’avait plus de substance. Ce n’était pas que ma vie partait en lambeaux, mais ma conscience qui se retournait en elle-même. Perdue ICI, car il n’y avait plus toi…un support de mon existence au loin, un fil tendu qui faisait exister les choses entre toi et moi. Maintenant, le vide, l’absence.
A-je regardais le miroir sans dévier de mon reflet, face à face. Mais je n’arrivais finalement pas à capter chaque partie de mon visage. Il était fragmenté en un nez, une bouche, des yeux, des joues, des sourcils, un front… Chaque partie ayant sa propre indépendance, son expression, sa concentration… Mon visage n’était qu’un tout morcelé, un tas de choses disparates qui n’avaient pas de raison d’être rassemblées ICI. Pourquoi ces yeux avec ce nez, ça ne veut rien dire !
C-C’est en vivant cette horreur chaque jour de ma vie jusqu’à maintenant qu’a grandi en moi un écart, un espace vide, une mesure d’avance ou de retard, décalée, je n’ai jamais réussi à être en accord avec les choses qui m’entouraient. Ça a poussé en moi comme un germe dans la colonne vertébrale qui devrait un jour remonter dans mon crâne. Leur moisissure à eux, à tous ces cons, m’angoissait, elle est venue jusque dans ma gorge et j’ai crié ! De toutes mes forces comme un animal qu’on égorge, comme les truies dans l’abattoir du village… comme ça j’ai crié… Alors, ils n’ont pas compris. Comme depuis toujours ils ne comprenaient rien. Alors…doucement…ils m’ont poussé dehors, en m’ignorant…
J-Mon chien mangeait toujours ses croquettes à la même heure et c’était bien. Ma femme coupait le rôti, le poulet, la blanquette ou quelque chose d’autre et moi, je souriais gentiment en regardant la pendule, mon chien, les mains de ma femme. Et jusqu’à ce qu’on mange, je faisais planer mon regard circulaire. Mais, on ne se rend pas compte comme il peut y avoir des choses troublantes dans la vie quand on y fait soudain attention. Comme un jour où je me suis tout d’un coup profondément ennuyé… Oui, je sais, c’est mal…tr ès mal, mais oui, cela ne devrait pas arriver normalement, il y a tellement de choses merveilleuses dans la vie… mais un jour, cela m’a pris, je ne sais pourquoi, à un moment totalement inattendu… c’était un soir, je me brossais les dents et c’était très lent, comme un temps étiré et la lumière était jaunâtre, mais d’un jaune, comment dire, un jaune sale, presque pisseux…pourtant, elle m’a toujours plut auparavant cette lumière, c’est même moi qui ai choisi l’abat-jour !
E-Alors , je suis partie de nouveau, mais sans vraiment choisir car le monde était devenu une vaste étendue d’absence, toujours tout dessinait le vide… Ce paysage plat qui s’étendait à l’infini, les villes lointaines et hurlantes… Le cri des villes traversait la campagne sans avoir d’écho, comme ça… Encore un appel sans réponse. J’essayais de me repasser ma vie dans ma tête…les souvenirs de mes voyages…en cendre, brûlés, comme s’ils n’existaient que pour que je puisse te les raconter… Impossible de dérouler cette pellicule, toutes les images fondues dans ma tête dépouillée. Ma tête était tout d’un coup aplatie et s’alignait avec l’horizon, j’étais percée par le néant et je m’affaissais comme un gâteau sans levure…
A-Mon visage faisait trembler en moi des certitudes. J’ai toujours cru avoir bonne figure… Sur les photos, je souriais royalement comme dans les images pour la publicité…C’est-à-dire, comment dire, d’une manière exemplaire ! A mon travail, tous les gens m’ont apprécié et accepté mon visage comme ce qu’il était. Finalement mon sourire était presque un cadeau, une offrande… Mais là, mon visage dans la glace… C’était intolérable…de voir ce fouillis de formes, de choses collées… Un visage cela ? Mon visage en plus ?
C-Je suis partie d’ici, où plutôt de là-bas, même s’il m’est resté toujours collé à la peau ce lieu… Comme un lieu qui s’était creusé en moi de l’intérieur, un lieu qui a établi son domicile fixe à l’intérieur de mes pores, à l’intérieur de mon crâne, dans mes organes… Et ce lieu étendait sa pourriture en moi, faisait petit à petit étendre la moisissure…Après l’angoisse, le dégoût… je menais une vie impensable hors des choses et à l’intérieur d’elle… Quand je t’ai rencontré ce lieu s’est effondré en moi et est né grâce à l’amour un nouvel ICI, un nouveau présent, quelque chose de plus réel, un rapport plus direct avec les choses. À partir de ce moment, je t’avais, je n’étais plus emprisonnée dans rien, tu étais mon centre, mon ICI. J’ai commencé à voyager, à m’excentrer toujours en sentant au fond de mon ventre ce lien qui me liais à toi qui selon le lieu se distendait, se rétrécissait…
J-Mais là, sous cette lumière jaunâtre que je comprenais enfin…dans cette salle de bain carrelée…devant cet évier en porcelaine beige…en train de me laver méticuleusement la dentition, je m’ennuyais… Alors, j’ai relevé la tête et je me suis aperçu dans le miroir…
E-J’ai longtemps marché… Je regardais face à moi, dans l’obscurité, je suis partie la nuit. Je suivais l’autoroute, alors quand quelques voitures passaient tout s’illuminait sur leur passage, comme un flash et je voyais mon chemin avec les phares des voitures…le goudron…la ligne blanche entrecoupée au sol…les poteaux sur les côtés de la route avec leurs lumières réfléchissantes. J’ai continué jusque dans la lumière du matin, l’aube bleue laissait doucement transparaître l’horizon flou… J’ai marché jusqu’à un pont, tout était silencieux autour de moi. Il y avait la rosée gelée partout sur le sol et le léger murmure du vent… Cinquante mètre…en dessous du pont…il y avait une eau noire…qui riait dans un léger clapotis. Je l’ai regardé longuement l’eau noire…puis je me suis jetée du haut du pont.
A- Un visage disloqué et au fond…insignifiant…pas plus utile que le carrelage ou que l’abat-jour. Alors, j’ai pris mon élan et j’ai choqué de toutes mes forces mon visage sur la glace. Il a disparu sous un torrent de sang et la glace était brisée, elle, pour de bon, mais ce n’était pas grave du moment que je ne me voyais plus. Je me suis allongé dans ma salle de bain et j’ai attendu que je me vide de mon sang.
(Action entre les personnages. Ils se rendent compte de la présence des autres et de l'espace qui les entoure. Ils peuvent se prendre dans les bras les uns, les autres. Il y a beaucoup de force dans leurs gestes, ils se regardent avec beaucoup d'émotion. )
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