
Odradek, Tàboritskà 8, Prague, 18 july 1994, Jeff Wall
Yta- Nan, ce n’est pas une histoire sale, c’est pas par-ce que je suis sale que c’est une histoire sale, c’est pas par-ce que cet immeuble est sale que c’est une histoire sale.
Moi, je ne suis pas sale au fond… Je ne suis pas sale de l’intérieur. Cette histoire, ça fait un baye… J’étais petite… Non, en fait, j’ai vieilli depuis, beaucoup vieilli, alors j’ai l’impression que c’est y’a longtemps… Mais, nan.
C’est une histoire de peaux sales mais c’est pas une histoire sale La rue, les couloirs, la chambre, tout, le sommier, le plafond, peut-être que c’était sale, mais nous, lui et moi, on était propre, propre de l’intérieur en tout cas. Notre tête, à l’intérieur, elle étais toute lisse et toute blanche.
Là où j’habitais c’était moche, mais c’était pas important, j’aurai pu être dans une cabane ou dans une caravane, lui aussi, il s’en foutait de tout ça… Du confort et de toutes ces conneries.
Ce qui comptait c’était ce qui se passait.
Nous, on connaissait la rue, toutes les rues, c’est au milieu d’elles qu’on s’est connu.
C’était un vaurien, mais c’est ce qui le rendait beau. Personne le comprenait, il faisait des trucs pas dans les règles, des trucs d’impie, il chourait des trucs partout et puis aussi, des fois, il faisait des trucs bizarres comme prier sur les toits des immeubles, déposer des cailloux sur le seuil des portes , danser dans les arbres…
La première fois que je lui ai parlé c’était l’été, il courrait torse nu sous les arbres d’une ruelle, les ombres des branches et des feuilles glissaient sur sa peau lumineuse, les ombres dessinaient et effaçait son corps tour à tour… Je ne voyais pas clairement son visage. Il courrait comme ça, sans s’arrêter, il courrait, il courrait. Je sais pourquoi il courrait si vite. Il avait volé dans l’épicerie de l’angle. C’était un vrai sale gosse, parce que… moi aussi je volais, mais pas autant de trucs que lui, et pas partout et pas systématiquement
Il avait une réputation dans le quartier, quand on sentait sa respiration approcher, quand on voyait ses yeux briller comme deux éclipses au milieu de son visage, on rentrait chez soi silencieusement, mais c’était rare de le voir vraiment le plus souvent il échappait à tout le monde mais moi, je le voyais tout le temps.
Quand il courrait, j’étais au bout de la rue et quand il a voulu tourner à l’angle, je lui ai barré le passage, il m’a pris le bras fort et il m’a doucement écarté de son chemin, mais moi aussi vite je me suis remise devant lui, je l’ai regardé dans les yeux et j’ai craché par terre, à ses pieds. Là, il s’est arrêté complètement, son visage était impassible, son souffle rapide faisait vibrer tout son corps, sa peau était rose aux pommettes et des petites gouttes de sueurs dégoulinaient de ses tempes, j’avais envie de croquer dans sa chair, de prendre dans mes bras ce bandit fou furieux. Là, c’était la première fois que j’avais son être tout contre moi, son visage, son souffle tout était pour moi. Mais, je n’étais plus vraiment sûre de lui et sûre de moi. Je tremblais légèrement des paupières la bouche serrée. J’ai regardé par terre mon cracha pour être vraiment sur de l’avoir vraiment craché. Tout d’un coup il crache à côté de mon cracha. Nos visages l’un face à l’autre, on recule en même temps. Il me saisit le bras. Je lui dis tout près de son oreille, « maintenant, on va où ? ».
Pendant un an, on a volé au-dessus de la ville comme des pies.
J'aime votre blog.
RépondreSupprimer