jeudi 4 juin 2009

Dans le noir



Y’a un trou noir de l’autre coté de la vitre.
C’est tout noir, on dirait qu’il y a quelque chose.
On dirait qu’il se passe quelque chose.
Quelque chose qui impose sa présence malgré tout.
Malgré qu’on ne le voit pas.
Après la vitre, on ne voit plus.
C’est tout noir et pourtant je vous vois, tous.
Ici présent mais retournés, effacés, de dos.
De l’autre côté de la vitre, vous y êtes.
Je suis sûre de vous avoir là… à moins que non.
C’est de nouveau tout noir, comme tout à l’heure mais autrement.
Je ne suis pas sûre d’y rester, ici. J’ai peur tout d’un coup.
Je ne suis pas sûre d’aller quelque part non plus.
Je suis sûre que je vais disparaître mais peut-être pas ici.
Je suis sûre que je vais apparaître quelque part, dans le reflet à un moment donné.
Et puis non, peut-être que non, je n’apparaîtrais jamais, ni dans le reflet, ni nulle part.
Et si j’écoute, je n’entends rien, le noir est bouché, le reflet est bouché.
Comme si j’étais venue ici pour quelque chose.
Oui, au delà de changer de lieu je voulais…retrouver le noir.
Vous retrouver, oui, maintenant, je suis bien sûre que vous êtes là, blottis dans le noir.
Mais je ne sais pas si dans le fond c’est véritablement pour vous que je suis venue.
Réfléchis dans le fond, il faut que tu réfléchisses,
Tu es bien venu quelque part à un moment donné, il y a bien eu un début à tout ça non ?
Pour devenir quelqu’un, il faut bien venir de quelque part pour aller quelque part.
Comment j’aurais pu croire que je viendrais ici sans le savoir, sans savoir jamais.
Il faut que je sache.
Oui, il faut que je sache ce qu’ils disent, ce qu’ils chuchotent dans le noir derrière la vitre.
Il faut que je leur demande ce qu’il se passe, s’ils savent, eux, dans le noir.

Mots de gorge/Mode d’emploi




Il vous faudrait du blanc et du vent.
Un endroit blanc et venteux, un endroit où l’on doute presque que ce soit la réalité.
C’est dans ce lieu là-bas que vous pourrez vous laver et vous et vos mots.
Enfin pouvoir les étaler à la lumière dans ce lieu sans regard.
Vous pourrez vous laver à la lumière de la lune.
Parce qu’ici, tout est salis. On se frôle et s’échange nos malheurs, on se parle et l’on se contamine, on marche et l’on attrape les maladies de ceux qui marchent.
La ville est malade de mot qui salissent les façades. Vomis de mots dans les voitures, dans les couloirs, dans les ascenseurs… Partout.
Et les gens n’ont nulle part où aller pour se sortir de cette ville salie.
Ils regardent leur tapis, leur fenêtre, leur frigidaire, leur armoire, leur salon, leur salle de bain. Les gens, ils regardent tout et ils voient bien que rien ne leur laisse l’espace d’une confession. Même juste déverser un peu de mot dans l’évier de la salle de bain…
C’est encore mieux de vomir dans les chiottes que de se confier à sa plante verte qui, on sait, nous fait déjà la gueule.
Alors vous, je vous conseillerais de partir, d’aller quelque part pour laver la peau de vos mots.
Pas besoin de se frotter la peau tout ce que l’on peut sous la douche, comme il font les autres, ça sert à rien. On est sale d’ici, ce qu’il faut c’est bien aller ailleurs.
Pas besoin non plus de se frotter les uns contre les autres, on en sera que plus sale, que plus impropre à parler. On dira seulement des mots qui ne veulent rien dire tellement ils ont traîné partout.
Je me demande bien si au fond de vous, il y a quelque chose de sain ou quelque chose qui puisse le devenir. Quelque chose de lavable.
Parce que vous n’êtes pas quelqu’un de sain. Vous faites des trucs bizarres, vous.
Vous êtes peut-être un pervers sans le savoir.
Vous n’êtes pas sympa et vous n’êtes pas drôle. C’est ce qu’ils disent.
Alors comment vous pourriez avoir quelque chose à dire de si important ?
Vous n’êtes pas beaux, vous n’êtes pas drôle et vous n’êtes pas sympa.
Mais pourtant, je sens qu’il faut que vous alliez chercher au fond de vous quelque chose pour le laver. Le frotter jusqu’à ce qu’il ressemble à quelque chose. Même si ,à la fin, il n’est pas complètement sain, d’ailleurs en fait je pense que rien est sain, ni en vous, ni en personne. On est tous des pervers. C’est la même chose chez tout le monde.
Alors…
Il faut juste prendre le temps de s’écarter de la ville avec une automobile ou un train ou je ne sais quoi encore, jusqu’à un endroit blanc. Peut-être bien que ce n’est pas un endroit tout blanc mais un endroit clair et il faut qu’il y ait du vent. Il faut prendre une pelle et prendre un terrain.
Il faut se représenter soi dans le terrain et commencer à creuser et trier les pierres d’abord, les cailloux ensuite, puis prendre un tamis pour les petits cailloux. On creuse des trous, comme des taupes mais à l’envers. Une fois que la terre est bien blanche, on repart. On va dans son appartement, on fait ses cartons et on va balancer les cartons dans les trous. Ce n’est qu’après avoir balancé tout ça que vous pouvez parler, mais mot par mot comme des perles qu’on enfile. Il faut que vous fermiez les yeux et que vous sentiez votre voix au fond de votre gorge comme un fil, un chemin à suivre qui est là, en suspens.
Il est préférable de ne pas crier. La crise est derrière vous. S’il y a une forêt devant vous, adressez vous à la forêt en chuchotant ou au ciel en tressautant, ou au nuage en soufflant. Ne pensez pas aux morts, ils sont cachés dans vos cheveux. Respirez comme la terre en dessous de vous.
Vous pouvez laisser échapper quelques larmes. S’il pleut, rester sous la pluie jusqu’à ce qu’il s’arrête de pleuvoir. Si la nuit se lève, restez là debout jusqu’à ce que le jour l’enlève. Debout, sans vous appuyer nulle part, sentez le vent vous fouetter le visage.
Vous pouvez repartir quand vous aurez tout dit.

jeudi 28 mai 2009

Sans Suite




Une jeune femme sur un lit d’hôpital s’adresse à un homme endormi à côté d’elle.
Eneko-
Va te faire foutre.
Va te faire foutre.
J’ai une hernie discale.
Sodomise-moi.
Sodomise-moi.
Demain je meurs.
Quelle heure il est ?
Quelle heure il est putain !
J’ai envie de manger un poulet.
Gratte-moi dans le dos !
Griffe-moi dans le dos !
En fait, j’ai pas une hernie discale, j’ai le cancer généralisé.
Trop fais de cauchemars.
J’ai des frissons.
Je ne me souviens plus,
Pourtant c’était hier.
Je crois que je vais vomir,
Mais je ne me suis pas lavé les dents,
Car je ne sais pas si je suis encore capable d’aimer,
Lorsque la nuit est noire,
Sûrement il fera beau demain et nous irons dans la forêt.
Sodomise-moi, après ça ira mieux.
J’ai peur de regarder par la fenêtre depuis que tu ne me regardes plus.
Je peux plus bouger, tu sais.
Je peux juste respirer et me dire que ça ira mieux, hein ? Nan ?
Il faut que tu disparaisses avec toutes les fleurs que tu as ramenées ici.
Elles puent tes fleurs.
Elles sont pourries tes fleurs.
J’ai des taches blanches qui apparaissent dans les yeux, tu t’en fous.
C’est la fin, tu sais, mais je vais m’en remettre.
Et toi, qu’est-ce que tu fous là ? T’as pas faim ? Tiens, t’as qu’à bouffer tes putains de fleurs.
Tu sais, même si j’essayais de te dire quelque chose, j’y arriverais pas.
Parce que j’ai envie de manger un poulet et une glace à la stracciatella.
Parce que c’est toi qui me pèses sur le dos putain !
Je vais accoucher de tous tes échecs, tes espoirs, tes envies, tes doutes…
Dans la mort, y’aura pleins de prématurés que tu m’as fais.
Tu vas voir quand je serais morte toutes les choses que tu vas découvrir dans mon ventre. Toutes les choses qui vont sortir d’elles même, de moi, doucement. L’hôpital va vomir tout ce que j’ai retenu à l’intérieur de moi.
Je suis malade dans la tête aussi, tu sais.
J’ai plus de cerveau et mon corps tremble.
Je me détruis le cerveau à coup de marteau, tu sais.
La tête, ça me fait mal.
Je vais pas pleurer, tu sais, je vais continuer.
Je suis comme ces pigeons qui ont la gale et qui se traîne sur le trottoir tout déplumer. Y’a plus d’amour dans mes plumes.
Y’a plus d’amour dans mon cœur de pigeon.
Tu dors toujours ?
On dirait presque quelqu’un d’heureux. Je suis malade tu sais, il vaudrait mieux que tu partes avant que je te file la gale.
Quelle heure il est, je crois que je vais me piquer.
Tu as vu ? Bientôt, je n’aurais plus de cheveux.
C’est drôle, un crâne tout nu.
Tu pourras m’acheter une perruque !
Blonde pétante, je la veux ! Comme Marilyn Monroe !
Je vais mourir mon amour, comme un pigeon qui tombe d’un arbre parce qu’il ne tient plus et qui vient s’écraser sur le sol.
Le cou un peu tordu, les yeux perdu dans l'infini.
J’ai envie de mourir en bas d’un arbre.
Moi, je serais pire qu’un pigeon.
Je serais dans ma chambre fleurie de merde.

mercredi 20 mai 2009

Barnabé




_Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces, ce n’est pas possible, je tente de me persuader, mais non, je n’y arriverai pas. La tuer. Mon désir, mon sublime désir.
La tuer avec le parapluie sous cette averse.
_Il pleut, ça brouille la ville, tout est gris comme dans un rêve. On marche sur une ville-nuage, trempés jusqu’aux os parce qu’elle ne veut pas ouvrir son parapluie. L’arracher à son âme, à son monde, couper un peu de sa chair pour lui prouver la réalité de son être, la contingence de son existence.
_Elle a rêvé qu’un homme la lacérait avec un rasoir et y prenait beaucoup de plaisir, c’est peut-être un signe.
_Mais, la pluie depuis ce matin et de plus en plus fort et nous dessous, comme des chaos au milieu du chaos. Nous sommes des existences de rien du tout.
_Dérisoire rasoir entre mes mains, le parapluie.
_Elle, marchant à pas lent, inondée par la vie.Tuer notre chat. Tuer le salon, tuer la cuisine, tuer notre chambre… Laisser pourrir mon corps dans un café ou dans une sale de cinéma. J’ai le ventre remplis de tout ce dégueulis d’idées et d’horizons. Comment rouvrir les yeux ? Depuis tout ce temps, mes paupières se sont empâté dans un demi-sommeil, (sourire en coin), la vie facile…Je suis là pour tenter d’ouvrir les yeux, c’est vrai. Ouvrir les yeux au milieu du désordre et s’adonner à la difficile tache de discerner les choses dans cette réalité grotesque. J’ai les doigts de pieds tout mouillés et je me demande bien combien de temps il nous reste avant d’arriver quelque part.
_Non, je n’ai pas peur, ni de souffrir, ni de faire souffrir les autres. Après tout, on est là pour ça. Alors je continue de marcher le parapluie muet à coté de moi, le ciel bavard au-dessus de moi, sur moi et en moi. Croire au ciel comme en une religion. Si le ciel nous a envoyé la pluie, c’est pour que tu glisses dans cette flaque d’eau et que tu te fracasses le crâne contre le sol dure. Tu vois, je voulais te tuer avec un parapluie, le ciel l’a fait, mais il est plus indulgent, il te laisse boiter, souffrir encore un peu jusqu’à ce que ton front s’éteigne et que tu ne ressemble plus qu’à un crâne parmi tant d’autres.
_Il va falloir appeler quelqu’un, mais je suis paralysé, je te vois, allongée dans ta flaque, évanouie, regorgeant de pleurs et de folie, le moulin à parole s’est tu, je te laisse là, un instant, tu es tellement belle. J’appellerai une ambulance tout à l’heure, pour l’instant je suis là à te regarder, immobile.
_Tu n’as pas l’air de souffrir. Une joue dans une flaque et le corps engourdis ça ne doit pas être si mal que ça ? Si quelqu’un passe, je ferais semblant d’être inquiété, d’accord ? Mais là, qu’est-ce qu’on est bien. Sûrement tu rêves, je suis sûre que tu rêves. Tu penses au lapin qu’une petite fille avait dans les mains au marché ce matin, c’est vrai que tu l’aurais préféré vivant mais il faut bien manger du lapin ! C’est une fille de la campagne, un lapin mort ça ne lui fait rien. Un lapin mort, c’est très beau. Comme toute choses mortes d’ailleurs. Les gens sont beau une fois mort. Ah ! Détendus et paisibles, sans problèmes de caries ou de digestion, sans souci de plomberie ou de mariage. Ils n’ont plus les rides de l’angoisse, les plis du temps, les nervures de l’intelligence. Ce visage fripé qui vous donne une existence à mener, un loyer à payer. Tu n’es pas morte ma chérie, j’espère ?
_Une heure que tu es là, à ne pas bouger. Je ne sais pas si c’est vraiment à moi de m’occuper de toi. Je vais te confier à quelqu’un d’autre, comme ça, ça te fera une rencontre à l’hôpital. Je dirais que je t’ai trouvé là, évanouie, que j’aimerais bien t’aider mais que je suis pressé… Et voilà que la personne affolée te portera sous un auvent et appellera de l’aide. Tu seras en sécurité, loin de moi.
_Là, je marche dans la rue, mouillé de culpabilité et de rancœur, mais qu’est-ce que tu veux ?
Je ne sais pas, je ne comprends pas pourquoi je… J’allais pas te ramasser, une soudaine envie de t’abandonner, et le ciel et tes idées idiotes, après tout…Quelle putain de vie de merde. La pluie m’attaque le cerveau.
_Je t’aime à demi morte dans une flaque d’eau. Dans la rue parallèle à la tienne je croise un chat mort, ce n’est pas le nôtre et un pigeon borgne avec deux moignon à la place des pattes. Y’en a qu’on pas de chance. Je croise un groupe d’allemands, six allemands, pas un borgne, pas un cul-de-jatte. Chacun sous leur parapluie, comme des îlots paisibles d’un autre langage, comme une émergence d’ailleurs ici. Tout parle autrement, leur chair mastique une autre langue et on entend palpiter des « Achtung ! », des « Warum…Ich gnagnagna, ein gnagnagna, das gnagnagna… ». Tu n’est pas là, au sec, au milieu de cet archipel allemande qui évite les flaques.
_Tu es encore dans ta flaque et dans ton reflet oublié. Tu vas peut-être mourir comme un rat dans les égouts, dans ce gigantesque égout qu’est Paris. Mon rat, mon petit rat d’amour. Je prends le métro, ça y est je m’éloigne définitivement de ton existence. Je vais en sens inverse de toute ta vie. Je m’écarte de ta conscience., je m’évase, je m’engloutis, je me dégueule sur le strapontin du métro.
_Je suis impassible au milieu de l’air lourd et chaud du wagon. Cet air déjà passé et repassé au travers de toutes ces gorges, un air sale, plus à nous. Je vois mon reflet dans la vitre. Livide, presqu’un mort. Orbite creux. Mon sang est à toi, je me suis transposé au bord d’une flaque. Il n’y a plus qu’un léger brouillard dans mon crâne. Mon cœur a débouché dans ton reflet.
_A l’heure qu’il est tout doit avoir disparût pour toi, l’île de notre vie coupable, engloutie sous les eaux. Seul émerge dans ton regard flou six petits îlots allemands. Tu reprends conscience à la surface de la flaque ; rythme cardiaque normal. Tu souffres comme si on t’avait tripoté les neurones. Les îlots d’allemands forment une ronde autour de toi prêts à te danser comme à la fête de la bière une de ces rondes traditionnelles, sauf que ton sang qui fait de la mousse sur le trottoir c’est nettement moins drôle que de la bière qui dégouline sur des mains poisseuses. Mais je suis sûre que tu es tellement belle au milieu de ces contrastes, le ciel gris avec les bâtiments qui se dessinent au travers de l’averse, le pont, les flaques, les allemands qui tranchent vifs, ton sang de rat ulcéré, ton corps d’amour dépiauté. Ils te ramasseront mon amour, ils t’emballeront dans un paquet cadeaux de bandes velcro mon amour.
_J’irais quand même te voir à l’hôpital, je me cacherais derrière les stores à demi fermé, pour rire un peu de ta tête empaquetée et me bercer un peu avec le délicieux bruit du bip bip qui signale les battements de ton cœur.
_Pas besoin de te tuer mon amour, je te vis, je te survie, je t’en-vie.

Récit d'Ici



S’adressant à un groupe de gens muets sur scène ou au public.

Eglantine -Je suis silencieuse.
J’aime bien tourner en rond.
Faire des choses qui ne servent à rien.
Je pense aux objets posés là.
A ces objets posés là dans la rue.
Qui pourrissent doucement jusqu’au jour où ils disparaissent complètement.
Je pense à la soupe populaire.
J’aime bien la soupe populaire.
On y voit de drôles de gens.
Des gens tout rouges, des gens tout blancs, des gens tout usés, des gens très seuls, des gens qui ne parlent plus, qui ne savent plus parler tellement ils sont seuls. Ça arrive.
Moi, je ne mange pas de soupe, j’aime pas la soupe.
Je bois du café.
Je suis silencieuse.
J’ai les mains toutes gercées.
Je me sens toute drôle.
Je me sens peut-être un peu triste.
Mon chien, il est mort.
Je n’ai pas pleuré, je suis restée silencieuse.
Je m’appelle Eglantine et je ne pleure jamais.
Je crois que…Je crois que je vais m’asseoir là. Oui. Ici c’est bien.
Je ne suis pas faible, vous savez ! Juste un peu fatiguée.
Me regardez pas comme ça ! Je sais que je pue mais je vous emmerde.
Moi,ça me fais plus rien, je le sens plus.
Laissez moi, laissez moi tranquille, mon chien, il est mort…
(Silence)
Je respire l’ennui.
Je pue la fatigue et le désastre.
Je sens bon Paris. Je sens les tunnels et les ponts, je sens les bancs.
(Silence)
Je sens le silence...
Des fois, quand je suis trop silencieuse, je marche, je marche, mon corps se relâche de mots.
Et puis, des fois, quand je suis vraiment trop silencieuse, je marche jusqu’à l’esplanade de la bibli National.
Vous savez là-bas c’est grand et y’a beaucoup d’espace et on se sent comme au bord de la mer et là, je suis silencieuse dans le vent et ça va mieux.
Ça me secoue, vous voyez, et je me sens vidé.
Je me sens plus à la terre, je me sens au ciel.
Je fais ma vie par terre mais je sais bien que ce qui me porte le plus c’est le ciel.
Je le regarde souvent, vous savez !
Je me dis qu’il est là et qu’il me souffle un peu de…de…bonheur…Eh ! Peut-être.
Je suis silencieuse, on me le dit.
On me raconte pleins de choses, des choses horribles et moi je ne bronche pas.
Je suis là à regarder les gens, comme des cieux, eux aussi c’est des cieux.
Des fois, je me fais péter la tronche parce que je bronche pas, mais je continue de rester là, à rien dire.
Alors, des fois, ça les fout en rogne, et ils s’y mettent à plusieurs sur moi.
Mais, jusque-là, ils n’ont jamais réussi à me tuer, alors…
Moi, je continue.
Je regarde les objets posés là, ces objets posés tout seuls à l’abandon dans les rues, je les aime bien ces objets-là, ils me sont familiers.
Eux, ils sont sages.
Je les regarde qui se font ronger par le mauvais temps, qui pourrissent et puis un jour, ils sont plus là.
Le temps, vous savez, c’est pas grave !
J’ai fini de penser à l’avenir.
L’avenir, c’est pas grave, je m’en fous.
De toute façon, le temps, c’est toi qui te le fabrique au travers des choses et des autres.
Mais si on t’as jamais aimé et que tu pourris sur le trottoir comme une croûte, c’est qu’il n’y a plus rien à faire.
Rien à faire, alors moi, je regarde…
Les pigeons, voilà ce qu’il y a de plus beau dans la vie.
Ils sont là avec leurs plumes toutes pourris et leurs pattes en moins. Ils ramassent les miettes, ils font l’amour, ils volent, ils marchent.
Ils continuent, toujours, une patte en moins, ça leur fait rien.
Ils boitillent, mais leur vie suit son cours.
Ils s’en fichent, pas de discrimination.
T’es handicapé, t’es comme les autres, tu fait l’amour, tu manges des miettes.
Comme moi.
Je suis handicapé de la vie, mais je continue.
Dans le monde des pigeons, je suis comme les autres.
Les pigeons, ils ont beaucoup de caractère, moi je pense.
Vous avez déjà regardé le regard d’un pigeon ?
Ils s’approchent de moi eux, ils n’ont pas peur, l’odeur, tout ça, ils s’en foutent.
Et on se regarde les yeux dans les yeux.
Face à face.
On est ensemble. On dit rien.
On se comprend.
Il y a tellement de choses qui traversent leurs yeux.
Comme le néant qui bout et qui déborde dans leurs yeux.
Le néant, c’est déjà beaucoup de choses.
Ils existent et nous on vit et on se torture en inventant le temps, l’amour etcetera.
Parce qu’au final, il n’y a que le néant qui existe. Et les pigeons et le ciel pour qu’ils volent.
J’aimerais bien avoir le néant dans mes yeux.

lundi 27 avril 2009

L'épouvantail


Unaï, fille, 16 ans
Urko, garçon, 18 ans

Dans un lieu plat. Un fille avec un petit sac en toile sur le dos marche dans le lointain jusqu’à arriver près d’un garçon. Ils s’observent longtemps dans le silence, le regard tour à tour menaçant ou curieux.

Unaï- Moi je viens de la mer.

Urko- Moi je viens de nulle part et je t’emmerde.

Unaï- La mer, elle fracasse les rochers et je suis comme elle. Quand j’arrive, je fracasse tout.

Urko- Ouai, c’est ça et moi, je viens de la terre et je reste planté là comme un épouvantail.

Unaï- La mer, elle me déchire les artères et je suis heureuse d’exister. La mer, elle entraîne tout. Elle est plus forte que le paysage.

Urko- Ah ouai ? Et si c’est si beau la mer, pourquoi tu viens me faire chier dans mon champ ? Pourquoi tu l’as quitté la mer et tout ce qui va avec ?

Unaï- la vérité, c’est qu’elle m’a mise une grande claque dans la gueule et qu’alors j’ai compris qu’il fallait que je parte. Une vague immense, la première claque de ma vie, elle est venue jusqu’à la grotte, elle a explosé au milieu des rochers et elle m’a dit : Va t’en ! Et l’écume m’a postillonné un peu dessus pour me souhaiter bon voyage. J’étais toute mouillée et j’avais tout son bleu dans les yeux et je suis partie. Je suis partie être une vague au milieu des autres.

Urko- Et maintenant t’es toute seule et t’es déçue de voir qu’il y a que des vagues de boue autour de ton trou du cul alors t’es venue m’parler… à moi, qui en ai rien à foutre de tes histoire de mer à la con ! J’y crois pas !

Unaï- Ce que tu comprends pas c’est que je suis venue pour toi.

Urko- Comment ça pour moi ? Moi, j’ai rien à voir avec tes histoires. Alors laisses moi tranquille et m’embarques pas dans un plan foireux.

Unaï- Je suis venue t’emmener autre part.

Urko- (Enervé). Bon, t’es rigolote avec t’es histoires mais tu vas arrêter tout de suite par-ce que moi, je suis très bien là où je suis, pas besoin qu’on me pousse autre part.
Et puis d’abord, tu viens d’où vraiment ? Ils sont où tes parents ?

Unaï- J’en ai pas.

Urko- D’accord, t’en a pas mais ils sont où ? Ils sont partis où ? Comment tu sais que t’en as pas d’abord ? On en a tous… Ils doivent bien être quelque part.

Unaï- Ils sont dans la mer et le ciel.

Urko- C’est pas possible, c’est encore tes conneries… peut-être qu’ils sont mort et voilà, point. Fin de l’histoire… Pardon.

Unaï- De toute façon, je sais qu’ils sont là. Je peux partir n’importe où, par-ce que je sais qu’ils me suivent. Ici, y’a pas la mer alors, ils se sont mis tous les deux dans le ciel, ils sont un à l’étroit, mais ça va.

Urko- Et pourquoi pas dans la terre ? C’est un bon endroit pour les morts ! Ah ! Oh ! Pardon.

Unaï- Ils ne sont pas mort. Et puis eux, ils sont pas aussi couillons que toi. Toi, tu crois en rien, alors je sais pas comment tu peux exister. Toi, tu comprends rien, et en plus tu restes sans bouger immobile comme un épouvantail que t’es. Eux, mes parents, ils se transforment sans cesse, ils sont mobiles et fluctuants. Ils s’arrêtent jamais eux. D’ailleurs toi, pourquoi tu restes planté là ? Qu’est-ce qui te pousses à t’enterrer sur place ? Ça doit être horrible ! T’as pas des fourmis dans les pieds ?

Urko- Je sais pas. Pour l’instant, je suis là… Y’a mes parents. Et puis peut-être un jour, j’irais ailleurs. Mais là, je sais vraiment pas s’il faut partir. Je me demande pourquoi on est là. Pourquoi on est venu s’installer ici, dans ce putain d bled. Y’a rien ici. Tu nais, tu meurs et y’a toujours rien de changé. Et la terre, elle te regarde avec ses yeux noirs. Je comprends rien. Ni la terre, ni le ciel. Même ici les gens, je les comprends pas, alors je me dis qu’ailleurs je les comprendrais peut-être encore moins… Comme un néant en moi qui sert à rien. Alors j’attends et je me pose des questions. Je me dis qu’il est possible que tout se résolve… Que je comprenne pourquoi on vit…ici…et comment on peut faire. Je me dis que si je vais trop loin, si je m’écarte un peu trop, tout sera fini. Peut-être y’a un truc qui va se casser en moi et les choses, comme un fil.

Unaï- Peut-être que la vie c’est marcher sur un fil… Mais ne jamais ni le casser, ni tomber…

Urko- La distance qu’est-ce que ça fait ? S’en aller de son lieu ça fait éclater un bout de peau qui nous rattachait là. Tous ces gens qui sont autour de moi depuis toujours… c’est pas une habitude, c’est un fait inaltérable d’être là, que tu soit en vie ou que tu sois mort. On se frôle, on s’oublie, mais on sait qu’on est là. On ne s’aperçoit plus de rien, mais moi je suis là…(Silence). Tu sais ici, c’est un bon endroit pour regarder au loin.

Unaï- Oui, mais il faut en voir d’autres des horizons.

Urko- Oui, mais les autres horizons pour quoi faire ?

Unaï- Des horizons à traverser. J’ai des idées de chemins qui poussent dans ma tête. J’ai envie de rencontrer des gens, de construire des trucs.

Urko- C’est vrai, c’est bien de pouvoir voir les autres comme ça qui passent, de les scruter, de se les approprier par le regard un instant puis de les laisser filer comme des oiseaux qui restent un instant sur le fil.

Unaï- Ça te plairais pas d’être un oiseau comme ceux qui s’en vont ?

Urko- Nan, nan, moi je suis bien ici. J’ai pas envie de me perdre je n’sais où, pour quoi au final ? Mourir de faim et de soif comme un chien… comme une merde !

Unaï- Mais ici tu parles à personne, quand on parle à d’autres gens qui te parlent aussi comme là où je te parle et tu parles avant et après et ça fini pas de parler, on dirait que ça s’n’arrêtera jamais de parler et bien là, au moment où on parle, il naît quelque chose, un nouvel endroit où deux paroles se rejoignent, tu vois ? Tu vois ce que je veux dire ?

Urko- Oui, mais moi d’habitude je parle pas.

Unaï- Oui, mais là, t’as décidé de partir, ou j’ai décidé que t’allais partir alors tu parleras. Peut-être que ça changera, non ? Tu vas voir, je vais t’arracher toutes les racines que t’as dans les pieds et là…

Urko- Parler ça me fait mal à la bouche.

Unaï- Ouai, c’est ça et moi ça me fait mal au trou du cul ! Parler, ça te trifouille le cœur, hein ? Pauv’truc ! (Silence). Décides toi vite, par-ce que moi, les hommes qui bougent pas, qui restent immobiles pendant des plombes, j’appelle pas ça des hommes, j’appelle ça des pierres, pas plus que ça. (Enervée, elle crache. Elle le regarde droit dans les yeux et lui prend la mâchoire.) Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui tremble, ce qui vibre, ce qui a le mouvement en lui qui s’arrête pas, ce qui traverse à n’en plus finir ! Moi, je me casse de ton trou. Joyeuse crevance. Tu crèveras toi aussi ici comme un chien trop nourri. (Elle s’en va puis reviens.) Tu viens avec moi, ou je te saigne ? (Urko reste tétanisé). Allez, ciao. (Elle l’embrasse violement sur la bouche et s’en va.)

Une histoire pas sale


Odradek, Tàboritskà 8, Prague, 18 july 1994, Jeff Wall

Yta- Nan, ce n’est pas une histoire sale, c’est pas par-ce que je suis sale que c’est une histoire sale, c’est pas par-ce que cet immeuble est sale que c’est une histoire sale.
Moi, je ne suis pas sale au fond… Je ne suis pas sale de l’intérieur. Cette histoire, ça fait un baye… J’étais petite… Non, en fait, j’ai vieilli depuis, beaucoup vieilli, alors j’ai l’impression que c’est y’a longtemps… Mais, nan.
C’est une histoire de peaux sales mais c’est pas une histoire sale La rue, les couloirs, la chambre, tout, le sommier, le plafond, peut-être que c’était sale, mais nous, lui et moi, on était propre, propre de l’intérieur en tout cas. Notre tête, à l’intérieur, elle étais toute lisse et toute blanche.
Là où j’habitais c’était moche, mais c’était pas important, j’aurai pu être dans une cabane ou dans une caravane, lui aussi, il s’en foutait de tout ça… Du confort et de toutes ces conneries.
Ce qui comptait c’était ce qui se passait.
Nous, on connaissait la rue, toutes les rues, c’est au milieu d’elles qu’on s’est connu.
C’était un vaurien, mais c’est ce qui le rendait beau. Personne le comprenait, il faisait des trucs pas dans les règles, des trucs d’impie, il chourait des trucs partout et puis aussi, des fois, il faisait des trucs bizarres comme prier sur les toits des immeubles, déposer des cailloux sur le seuil des portes , danser dans les arbres…
La première fois que je lui ai parlé c’était l’été, il courrait torse nu sous les arbres d’une ruelle, les ombres des branches et des feuilles glissaient sur sa peau lumineuse, les ombres dessinaient et effaçait son corps tour à tour… Je ne voyais pas clairement son visage. Il courrait comme ça, sans s’arrêter, il courrait, il courrait. Je sais pourquoi il courrait si vite. Il avait volé dans l’épicerie de l’angle. C’était un vrai sale gosse, parce que… moi aussi je volais, mais pas autant de trucs que lui, et pas partout et pas systématiquement
Il avait une réputation dans le quartier, quand on sentait sa respiration approcher, quand on voyait ses yeux briller comme deux éclipses au milieu de son visage, on rentrait chez soi silencieusement, mais c’était rare de le voir vraiment le plus souvent il échappait à tout le monde mais moi, je le voyais tout le temps.
Quand il courrait, j’étais au bout de la rue et quand il a voulu tourner à l’angle, je lui ai barré le passage, il m’a pris le bras fort et il m’a doucement écarté de son chemin, mais moi aussi vite je me suis remise devant lui, je l’ai regardé dans les yeux et j’ai craché par terre, à ses pieds. Là, il s’est arrêté complètement, son visage était impassible, son souffle rapide faisait vibrer tout son corps, sa peau était rose aux pommettes et des petites gouttes de sueurs dégoulinaient de ses tempes, j’avais envie de croquer dans sa chair, de prendre dans mes bras ce bandit fou furieux. Là, c’était la première fois que j’avais son être tout contre moi, son visage, son souffle tout était pour moi. Mais, je n’étais plus vraiment sûre de lui et sûre de moi. Je tremblais légèrement des paupières la bouche serrée. J’ai regardé par terre mon cracha pour être vraiment sur de l’avoir vraiment craché. Tout d’un coup il crache à côté de mon cracha. Nos visages l’un face à l’autre, on recule en même temps. Il me saisit le bras. Je lui dis tout près de son oreille, « maintenant, on va où ? ».
Pendant un an, on a volé au-dessus de la ville comme des pies.