S’adressant à un groupe de gens muets sur scène ou au public.
Eglantine -Je suis silencieuse.
J’aime bien tourner en rond.
Faire des choses qui ne servent à rien.
Je pense aux objets posés là.
A ces objets posés là dans la rue.
Qui pourrissent doucement jusqu’au jour où ils disparaissent complètement.
Je pense à la soupe populaire.
J’aime bien la soupe populaire.
On y voit de drôles de gens.
Des gens tout rouges, des gens tout blancs, des gens tout usés, des gens très seuls, des gens qui ne parlent plus, qui ne savent plus parler tellement ils sont seuls. Ça arrive.
Moi, je ne mange pas de soupe, j’aime pas la soupe.
Je bois du café.
Je suis silencieuse.
J’ai les mains toutes gercées.
Je me sens toute drôle.
Je me sens peut-être un peu triste.
Mon chien, il est mort.
Je n’ai pas pleuré, je suis restée silencieuse.
Je m’appelle Eglantine et je ne pleure jamais.
Je crois que…Je crois que je vais m’asseoir là. Oui. Ici c’est bien.
Je ne suis pas faible, vous savez ! Juste un peu fatiguée.
Me regardez pas comme ça ! Je sais que je pue mais je vous emmerde.
Moi,ça me fais plus rien, je le sens plus.
Laissez moi, laissez moi tranquille, mon chien, il est mort…
(Silence)
Je respire l’ennui.
Je pue la fatigue et le désastre.
Je sens bon Paris. Je sens les tunnels et les ponts, je sens les bancs.
(Silence)
Je sens le silence...
Des fois, quand je suis trop silencieuse, je marche, je marche, mon corps se relâche de mots.
Et puis, des fois, quand je suis vraiment trop silencieuse, je marche jusqu’à l’esplanade de la bibli National.
Vous savez là-bas c’est grand et y’a beaucoup d’espace et on se sent comme au bord de la mer et là, je suis silencieuse dans le vent et ça va mieux.
Ça me secoue, vous voyez, et je me sens vidé.
Je me sens plus à la terre, je me sens au ciel.
Je fais ma vie par terre mais je sais bien que ce qui me porte le plus c’est le ciel.
Je le regarde souvent, vous savez !
Je me dis qu’il est là et qu’il me souffle un peu de…de…bonheur…Eh ! Peut-être.
Je suis silencieuse, on me le dit.
On me raconte pleins de choses, des choses horribles et moi je ne bronche pas.
Je suis là à regarder les gens, comme des cieux, eux aussi c’est des cieux.
Des fois, je me fais péter la tronche parce que je bronche pas, mais je continue de rester là, à rien dire.
Alors, des fois, ça les fout en rogne, et ils s’y mettent à plusieurs sur moi.
Mais, jusque-là, ils n’ont jamais réussi à me tuer, alors…
Moi, je continue.
Je regarde les objets posés là, ces objets posés tout seuls à l’abandon dans les rues, je les aime bien ces objets-là, ils me sont familiers.
Eux, ils sont sages.
Je les regarde qui se font ronger par le mauvais temps, qui pourrissent et puis un jour, ils sont plus là.
Le temps, vous savez, c’est pas grave !
J’ai fini de penser à l’avenir.
L’avenir, c’est pas grave, je m’en fous.
De toute façon, le temps, c’est toi qui te le fabrique au travers des choses et des autres.
Mais si on t’as jamais aimé et que tu pourris sur le trottoir comme une croûte, c’est qu’il n’y a plus rien à faire.
Rien à faire, alors moi, je regarde…
Les pigeons, voilà ce qu’il y a de plus beau dans la vie.
Ils sont là avec leurs plumes toutes pourris et leurs pattes en moins. Ils ramassent les miettes, ils font l’amour, ils volent, ils marchent.
Ils continuent, toujours, une patte en moins, ça leur fait rien.
Ils boitillent, mais leur vie suit son cours.
Ils s’en fichent, pas de discrimination.
T’es handicapé, t’es comme les autres, tu fait l’amour, tu manges des miettes.
Comme moi.
Je suis handicapé de la vie, mais je continue.
Dans le monde des pigeons, je suis comme les autres.
Les pigeons, ils ont beaucoup de caractère, moi je pense.
Vous avez déjà regardé le regard d’un pigeon ?
Ils s’approchent de moi eux, ils n’ont pas peur, l’odeur, tout ça, ils s’en foutent.
Et on se regarde les yeux dans les yeux.
Face à face.
On est ensemble. On dit rien.
On se comprend.
Il y a tellement de choses qui traversent leurs yeux.
Comme le néant qui bout et qui déborde dans leurs yeux.
Le néant, c’est déjà beaucoup de choses.
Ils existent et nous on vit et on se torture en inventant le temps, l’amour etcetera.
Parce qu’au final, il n’y a que le néant qui existe. Et les pigeons et le ciel pour qu’ils volent.
J’aimerais bien avoir le néant dans mes yeux.