mercredi 18 mars 2009

Fiction II (LA FEMME)

Fiction II

UNE FEMME (s’adressant à un homme)
Des longues jambes maigres dans la prison,
des longues jambes maigres qui ne tremblent plus.
Une tâche rouge au fond de ma culotte.
Il est là-bas, là où je ne suis pas, pas du tout.
Il a fait du mal et moi je suis ici avec du sang sur moi.
Ça fait longtemps qu’il est là-bas, mais moi j’ai toujours du sang là.
Il a un peu de sang à moi sur lui, ça s’est sûre…
Dans la prison, il y a une couverture de poussière sur tous les yeux, sur tous les souvenirs.
Ça pue la pisse, ça pue la pisse d’homme.
Je suis allé la sentir son odeur à lui, exactement. Je voulais la sentir, pas cette odeur-là, mais l’odeur du début, du tout début entre lui et moi. L’odeur de sa chemise trouée, mais là, c’est fini. Il faut oublier les odeurs, les souvenirs, les passages, les rues, les caresses, les chutes.
C’était tout blanc et transparent là où je pouvais lui parler.
Je sentais mon sang grincer.
Il m’a parlé avec ses cernes immobiles, avec les plis de sa bouche molle et ses petites rides du sourire.
Moi, je lui ai parlé avec mes joues rouges et avec mes doigts qui glissaient sur la vitre entre lui et moi.
La lumière grillait nos présences. On était plus que des lambeaux dans le présent.
J’avais envie de soulever mon tee-shirt et de lui montrer mes seins, de lui montrer ma chair en vie, de lui montrer que j’étais vraiment là derrière la vitre.
Je sentais ses longues jambes maigres qui tremblaient à nouveau, je sentais ses cernes me sourire alors que j’approchais mon visage de la vitre.
Il y avait des petits trous dans la vitre pour que le son puisse la traverser, mais nous, on ne se parlait pas, on se soufflait. Tout doucement il me soufflait sur le front, je sentais le vent de sa bouche, un vent qui dit rien.
Moi aussi je lui soufflais mon vent à moi, mon vent du dedans, un vent de nulle part.
Après ça c’était fini. Un dernier regard sur ses mains, grandes et osseuses avec différentes couleurs, la couleur blanche des cicatrices, rose des irritations, mauve des bleus, rouge des coupures, violette des morsures.
C’était comme une suite de mots sans rupture ses mains sur la table blanche et puis rien.
Je suis repartie et puis chez moi, rien. Je parlerais plus à personne.
Je suis rentrée dans ma prison à moi en passant par le RER et lui, resté dans sa chambre sans matelas.
Allongée dans mon lit, face aux fissures du soir, je repense à ces longues jambes maigres qui ne tremblent plus.
Je pense à mes propres cernes qui vont grandir, peu à peu prendre forme sur mon visage, et alors là, je serais heureuse d’avoir un peu de lui sous mes yeux. Alors peut-être j’irais le voir… ou peut-être pas.
Je me lève le matin, il n’y a plus que le carrelage froid qui existe.
Puis le café brûlant entre mes doigts.
Puis la chute d’eau sur mes épaules nues.
Puis les pas jusqu’au souterrain.
Puis les silences des autres dans le tunnel.
Puis la marche qui fait mal à mes os des bras, des hanches, des jambes, de la colonne vertébrale… j’entends mon crâne résonner tout seul.
J’arrive à la porte, ma porte, là où il faut que j’aille.
Pas vraiment belle cette porte… Je vais mettre ma blouse blanche avec de fines raies vert d’eau, je vais aussi mettre mes gants, oui, sûrement.
Je vais prendre le balai ou peut-être la serpillière, si ça m’amuse, et je vais laver le sol du sixième étage… en regardant par la fenêtre les gens, les arbres et les trottoirs, les chiens et ce paysage ignorant. Et je sentirais au fond de ma gorge les grandes jambes maigres qui tremblent alors je ne regarderais plus par la fenêtre, je regarderais le carrelage beige, chaque petit morceau de carrelage et leurs défauts, leurs tristesses, leurs déviations, leurs courbes.
Et peut-être à un moment donné, je m’arrêterais de regarder le carrelage sans avoir conscience de l’espace que j’ai parcouru, ni de ce que j’ai parcouru, ni de ce que j’ai pu voir, entendre ou penser seulement les nervures du carrelage creusées sur mon visage.
Après j’irais manger des substances molles qui dégoulineront dans ma gorge avec un râlement expressif.
Tout d’un coup au travers de la vitre de la cantine, les ombres multiples et voilées des arbres me feront penser à mon père et ma mère assis sur le canapé de chez moi.
Peut-être en avalant la dernière gorgée de café froid, je penserais au chat qui saute sur les genoux de ma mère en passant par les cuisses de mon père.
J’ai fini ma digestion, je lave les vitres du troisième étage, je gratte les petites tâches, les postillons, les gouttes de pluie, les traces de doigts.
Ce soir, je rentre chez moi… Mais je sais qu’il n’y aura pas mes parents ; il y aura mon chat… Mes parents, ils sont seulement dans le cadre sur le buffet du salon.
Ce soir un homme va venir, un homme au visage creux et aux yeux ronds.
Lui, il n’est pas en prison, enfin je ne pense pas.
Lui, il se racle la gorge et il tremble des paupières.
Je lui donne ce qui me reste de force.
Sourire à demi derrière les rideaux de la cuisine.
Il regarde mes mains sans comprendre, mes épaules sans les sentir.
Lui, il ne souffle pas, il retient son souffle.
Ça fait tellement longtemps qu’il vient mais toujours les yeux détachés, à l’envers, son corps ému, décousu.
Je regarde son profil sur le coussin… sa mâchoire exactement. Sa mâchoire qui me regarde.
Lui, il n’est pas en prison, lui, non, mais moi encore.
Je ne sais pas vraiment où je suis.
Peut-être un jour, je lui donnerais la main dans la lumière orange des lampadaires en partant vers le pont de l’autoroute mais en sentant les longues jambes maigres au fond de ma gorge qui tremblent encore.

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