jeudi 9 avril 2009

QUESTION DE POURRITURE


( Un homme s’adressant à une femme assise.)
-J’aime la pourriture.
On aime la pourriture.
La pourriture qui chante.
La pourriture qui recouvre tout.
On nous montre la pourriture. On montre la nôtre.
On pourrit ensemble.
Ça descend du ciel sur nos épaules, la pourriture.
Ça suinte des immeubles.
Ça dégouline dans nos artères.
On met ça sur scène. Là. On fait des tas. Pour voir si on a assez, pour voir si on peut faire quelque chose avec.
On est heureux, hein ?
On attend que ça pousse.
Oui, au milieu de la pourriture normalement ça pousse.
Y’a des gens chez qui ça pousse jamais. Alors, ils s’amalgament avec la pourriture du sol et c’est fini.
Tu disparais si tu pousses pas, ça c’est sûr.
Alors assis là, tous autour d’une table, debout, en marchant, en chantant, on attend que ça pousse, qu’il y ait quelque chose au fond de toute cette merde qui pousse, putain de bordel de merde !
Avant, quand on était petit, quand on est né, on faisait que pousser…c’était bien.
Et puis c’est normal, y’a un moment où ça commence à pourrir, où ça s’arrête plus de pourrir.
Après on est tout pourri, mais on a quand même l’espoir qu’un jour, ça repousse.
Je sais pas pourquoi à un moment donné ça s’arrête de pousser.
Ça doit être un problème de contexte, de limites, de distance, un problème de chaleur ou d’humidité…
Une fois pourri, on attend, toujours, on attend quand on est pourri.
On regarde les autres pourrir. On a honte, mais on s’aime comme ça.
Tout le pourri, on l’aime, même quand il n’y a plus rien qui pousse ou même quand on sait que ça repoussera plus du tout.
J’aime la pourriture, vos pourritures, celle qui brille dans vos yeux, celle qui plisse vos mains.
De toute façon quand ça pourri, c’est qu’il y a quand même de la vie.
Il y a encore des cœurs qui battent sous le pourri.
Je marche doucement sans écraser le pourri des autres. Parfois ça déborde, il faut faire attention.

L’obscurité s’est emparée du pourri. On ne voit plus clairement la pourriture s’agiter.
Alors dans le noir, on oublie le pourri. Mais le lendemain , on voit de nouveau sous nos yeux notre pourri s’ébrouer.
Il faut admettre son pourri pour que ça repousse.
Reconnaître tout le pourri. Le nommer. Le mordre.
On se reconnaît entre pourris et on saisit la pourriture dans son essence.
Moi aussi je pourris, j’ai bien fini par pourrir.
Maintenant, je sens ma propre pourriture.
Avant j’attendais, je faisais comme les autres…mais il y en a eu trop, de pourriture, pas celle qui vient de moi, hein, celle des autres aussi qui venait se déverser sur moi. J’ai vu trop de gens mourir de pourriture autour de moi, ils se la repassaient comme une épidémie.
J’arrivais plus à vivre avec ma pourriture et celle des autres, alors je suis parti dans le désert et je me suis essuyé sur le sable. Et maintenant, ça va mieux.
J’ai décidé de parler ça empêche le pourri de s’enfler. Je raconte, je chante, je marche, je saute, ça bouscule la pourriture, je me sens moins vaseux.

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