mercredi 18 mars 2009

Fiction I (L'HOMME)

Fiction I

L’HOMME- (s’adressant à une femme), Je n'aime pas la lumière blanche de frigidaire qu'il y a dans toutes les pièces de son appartement.
Sa vie doit être bien froide et bien consommable pour exister sous cette lumière de hangar.
Des corps morts à moitié humains dans cette maison.
La chair étendue sur le lit donne envie d'être tranché car on se sent comme dans un abattoir.
J'ai du mal à la comprendre cette Larissa car elle me fait froid dans le dos avec son appartement et son mutisme.
Larissa est muette.
Larissa est une femme rebutante parce qu'elle n'est pas particulièrement belle.
Brune, les cheveux mi-longs, le visage sans fermeté, mou, comme sa vie, comme son corps.
Elle est grande, elle prend beaucoup de place sur le divan, mais elle ne parle pas.
Elle tourne la tête et l'on sent déjà mille signaux d'un langage silencieux qui se dessine le long de ses joues.
Les yeux baissés elle respire doucement.
Qu'est-ce qu'elle me fait peur.
Je ne lui parle jamais. J'ai pris cette décision de ne jamais lui parler, oui. Elle pourrait me comprendre si je lui parlais mais je préfère être comme elle, un mur.
Des fois, lorsqu'elle me regarde, tout d'un coup, elle fracasse violemment mon mur dans le silence.
Elle creuse des fenêtres dans mon mur et elle penche la tête pour voir de l'autre côté. Elle ne doit pas voir grand-chose.
Je suis un désert... Un désert de sel, il n'y a rien... Peut-être seulement quelques femmes étendues nues, qui écartent les jambes. Mais j'ai beau les regarder toutes ces femmes nues allongées en moi, je ne les comprends pas.
Mais toutes ces femmes que je fréquente, tous les jours une différentes,-comme un rituel- ,je ne leur parle jamais, comme à Larissa.
Mais bizarrement, c'est sans doute à Larissa que je parle le plus, sans rien dire mais autrement.
Faire l'amour avec ces femmes ne me fait plus rien, juste lorsque je jouis et encore.
Mais je souffre, je souffre devant ces femmes-murs qui me montrent leurs corps comme un architecte montre un bâtiment.
Étrange… Étrangement.
Moi, mon corps je l’oublie le reste du temps. Et avec elles, j’en prends conscience avec dégoût.
Avec Larissa, c’est toujours terrible. D’ailleurs ça ressemble à harissa , Larissa. Mais c’est aussi le sourire en espagnol, « la risa ».
Quand je la vois, elle m’arrache les entrailles et je tremble.
Elle vit encore chez ses parents. C’est tellement misérable cet appartement, les murs de la cuisine verts, ceux du couloirs roses, ceux de sa chambre bleus. Du carrelage partout…Tout froid, tout désagréable.
Avec elle, c’est un silence forcé mais un silence évident. Dans son pas déréglé, ses hanches un peu larges, ses cheveux trop épais, il y a du désir. Mais autour d’elle et dans son visage aussi il y a de la froideur en creux, il y a le désolement.
Sa vie, un cratère sur la terre.
Elle travaille dans une usine sûrement dans le pharmaceutique ou l’alimentaire ou dans une entreprise en tant que petite chose quoi…
Elle a des cernes brunes sous les yeux et sa bouche entre ouverte laisse passer un léger souffle d’air. Une respiration douce, régulière comme ses clignements d’œil.
Ce qui m’effraye le plus, c’est qu’il n’y a aucune manière dans sa façon d’être, tout est sans élégance. Ses gestes sont tristes et mécaniques comme son travail j’imagine.
Mais cette femmes inhumaines me transperce comme un couteau dans les côtes… Côtes de porc, j’ai mangé des côtes porc ce soir… Et j’ai envie de mourir comme un porc, qu’elle me découpe les côtes dans sa chambre-abattoir… J’ai envie que Larissa ma tue…ou qu’elle m’aime…
J’aurais envie de l’appeler sur son fixe mais elle ne pourrait pas me répondre…
Je me dis que je pourrais apprendre le langage des signes secrètement et lui faire la surprise un mardi... ou venir un jour inhabituel mais peut-être que je rencontrerais ses parents que je vois toujours sur le buffet du salon en photo…
Ses parents ne me font pas peur ce sont des gens minables. Comme elle.
De toute façon, elle doit déjà être amoureuse de quelqu’un, sans doute du vendeur de fruits et légumes à côté de chez elle qui me regarde tout le temps avec des yeux de tueur à chaque fois que je passe devant son magasin.
Larissa… Elle me fait pas l’amour, elle fais la terreur d’exister.
J’aimerais qu’un jour, elle me fasse réellement l’amour et pas ces gestes réguliers qui charcutent mon cœur. Larissa, avec ses longues mains fines caresse, à chaque fois, mon corps de long en larges comme une séance de repassage.
J’aimerais lui demander comment c’est les transes en Algérie. J’aimerais que ma vie soit une transe de bonheur avec elle.
Je crois que je ne reverrais plus Julie, Constance, Yvonne et Margaret.
Je n’irais plus que voir Larissa avec un chardon à la main en guise de fleur, il ne pousse que ça dans mon jardin de banlieue. Enfin, c’est pas un jardin, c’est un carré de terre devant ma porte... Moi je travaille à la Poste,mais ça n’a pas d’importance.
J’ai souvent envie de vomir en rentrant chez moi. Mes parents habitent dans le pauvre pavillon d’en face et mon frère est mort. J’ai un fils oui, vous le connaissez ? Il a seize ans. Insupportable. Il ne veut que de l’argent pour s’acheter des nikes et des jeux vidéo. Il ne me parle plus. Il vit chez mon ex-femme, Florence, une vraie tour de château fort avec des meurtrières tout autour…
Larissa, ce serait plutôt une maison genre prête-à-crever, une maison comme des centaines identiques, comme dans certains quartiers de banlieue, mais on aurait déplacé cette maison sans charme au bord de la mer près des vents dévastateurs.
J’aimerais l’embrasser… mais je ne peux pas…
Et puis, est-ce-qu’elle est vraiment muette ? Je me le demande.
Mais pourtant ce mutisme dégage un aura autour d’elle.
Muettes ses épaules, ses mains, ses cils, mais pourtant pleins de mots, ça dégouline de mots, partout, ça fait des flaques de mot incompréhensible à nos pieds. Une inondation de mots embrouillés dans tout son appartement.
Un lac gelé, son visage.
Son âme, un désert verglacé.
Ses yeux tombent un peu vers le bas, mais ce n’est pas laid, ça renforce cette angoisse que j’ai en la regardant. Elle n’est tellement pas légère.
Moi, comme un miroir brûlant en face d’elle.
J’aimerais tellement lui arracher des mots, secouer son corps jusqu’à ce qu’il en jaillissent quelque chose pour de bon et pas ce désespoir continue et sans énergie.
Vivre terriblement en entassant ses jours dans le placard comme des morts qu’on enterre.
Larissa est peut-être déjà un peu morte. Mais pourtant des petites étincelles tressaillent dans ses yeux et crient à l’aide. Mais comment pourrais-je l’aider ? Face contre terre, de la cendre dans la bouche.

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