_Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces, ce n’est pas possible, je tente de me persuader, mais non, je n’y arriverai pas. La tuer. Mon désir, mon sublime désir.
La tuer avec le parapluie sous cette averse.
_Il pleut, ça brouille la ville, tout est gris comme dans un rêve. On marche sur une ville-nuage, trempés jusqu’aux os parce qu’elle ne veut pas ouvrir son parapluie. L’arracher à son âme, à son monde, couper un peu de sa chair pour lui prouver la réalité de son être, la contingence de son existence.
_Elle a rêvé qu’un homme la lacérait avec un rasoir et y prenait beaucoup de plaisir, c’est peut-être un signe.
_Mais, la pluie depuis ce matin et de plus en plus fort et nous dessous, comme des chaos au milieu du chaos. Nous sommes des existences de rien du tout.
_Dérisoire rasoir entre mes mains, le parapluie.
_Elle, marchant à pas lent, inondée par la vie.Tuer notre chat. Tuer le salon, tuer la cuisine, tuer notre chambre… Laisser pourrir mon corps dans un café ou dans une sale de cinéma. J’ai le ventre remplis de tout ce dégueulis d’idées et d’horizons. Comment rouvrir les yeux ? Depuis tout ce temps, mes paupières se sont empâté dans un demi-sommeil, (sourire en coin), la vie facile…Je suis là pour tenter d’ouvrir les yeux, c’est vrai. Ouvrir les yeux au milieu du désordre et s’adonner à la difficile tache de discerner les choses dans cette réalité grotesque. J’ai les doigts de pieds tout mouillés et je me demande bien combien de temps il nous reste avant d’arriver quelque part.
_Non, je n’ai pas peur, ni de souffrir, ni de faire souffrir les autres. Après tout, on est là pour ça. Alors je continue de marcher le parapluie muet à coté de moi, le ciel bavard au-dessus de moi, sur moi et en moi. Croire au ciel comme en une religion. Si le ciel nous a envoyé la pluie, c’est pour que tu glisses dans cette flaque d’eau et que tu te fracasses le crâne contre le sol dure. Tu vois, je voulais te tuer avec un parapluie, le ciel l’a fait, mais il est plus indulgent, il te laisse boiter, souffrir encore un peu jusqu’à ce que ton front s’éteigne et que tu ne ressemble plus qu’à un crâne parmi tant d’autres.
_Il va falloir appeler quelqu’un, mais je suis paralysé, je te vois, allongée dans ta flaque, évanouie, regorgeant de pleurs et de folie, le moulin à parole s’est tu, je te laisse là, un instant, tu es tellement belle. J’appellerai une ambulance tout à l’heure, pour l’instant je suis là à te regarder, immobile.
_Tu n’as pas l’air de souffrir. Une joue dans une flaque et le corps engourdis ça ne doit pas être si mal que ça ? Si quelqu’un passe, je ferais semblant d’être inquiété, d’accord ? Mais là, qu’est-ce qu’on est bien. Sûrement tu rêves, je suis sûre que tu rêves. Tu penses au lapin qu’une petite fille avait dans les mains au marché ce matin, c’est vrai que tu l’aurais préféré vivant mais il faut bien manger du lapin ! C’est une fille de la campagne, un lapin mort ça ne lui fait rien. Un lapin mort, c’est très beau. Comme toute choses mortes d’ailleurs. Les gens sont beau une fois mort. Ah ! Détendus et paisibles, sans problèmes de caries ou de digestion, sans souci de plomberie ou de mariage. Ils n’ont plus les rides de l’angoisse, les plis du temps, les nervures de l’intelligence. Ce visage fripé qui vous donne une existence à mener, un loyer à payer. Tu n’es pas morte ma chérie, j’espère ?
_Une heure que tu es là, à ne pas bouger. Je ne sais pas si c’est vraiment à moi de m’occuper de toi. Je vais te confier à quelqu’un d’autre, comme ça, ça te fera une rencontre à l’hôpital. Je dirais que je t’ai trouvé là, évanouie, que j’aimerais bien t’aider mais que je suis pressé… Et voilà que la personne affolée te portera sous un auvent et appellera de l’aide. Tu seras en sécurité, loin de moi.
_Là, je marche dans la rue, mouillé de culpabilité et de rancœur, mais qu’est-ce que tu veux ?
Je ne sais pas, je ne comprends pas pourquoi je… J’allais pas te ramasser, une soudaine envie de t’abandonner, et le ciel et tes idées idiotes, après tout…Quelle putain de vie de merde. La pluie m’attaque le cerveau.
_Je t’aime à demi morte dans une flaque d’eau. Dans la rue parallèle à la tienne je croise un chat mort, ce n’est pas le nôtre et un pigeon borgne avec deux moignon à la place des pattes. Y’en a qu’on pas de chance. Je croise un groupe d’allemands, six allemands, pas un borgne, pas un cul-de-jatte. Chacun sous leur parapluie, comme des îlots paisibles d’un autre langage, comme une émergence d’ailleurs ici. Tout parle autrement, leur chair mastique une autre langue et on entend palpiter des « Achtung ! », des « Warum…Ich gnagnagna, ein gnagnagna, das gnagnagna… ». Tu n’est pas là, au sec, au milieu de cet archipel allemande qui évite les flaques.
_Tu es encore dans ta flaque et dans ton reflet oublié. Tu vas peut-être mourir comme un rat dans les égouts, dans ce gigantesque égout qu’est Paris. Mon rat, mon petit rat d’amour. Je prends le métro, ça y est je m’éloigne définitivement de ton existence. Je vais en sens inverse de toute ta vie. Je m’écarte de ta conscience., je m’évase, je m’engloutis, je me dégueule sur le strapontin du métro.
_Je suis impassible au milieu de l’air lourd et chaud du wagon. Cet air déjà passé et repassé au travers de toutes ces gorges, un air sale, plus à nous. Je vois mon reflet dans la vitre. Livide, presqu’un mort. Orbite creux. Mon sang est à toi, je me suis transposé au bord d’une flaque. Il n’y a plus qu’un léger brouillard dans mon crâne. Mon cœur a débouché dans ton reflet.
_A l’heure qu’il est tout doit avoir disparût pour toi, l’île de notre vie coupable, engloutie sous les eaux. Seul émerge dans ton regard flou six petits îlots allemands. Tu reprends conscience à la surface de la flaque ; rythme cardiaque normal. Tu souffres comme si on t’avait tripoté les neurones. Les îlots d’allemands forment une ronde autour de toi prêts à te danser comme à la fête de la bière une de ces rondes traditionnelles, sauf que ton sang qui fait de la mousse sur le trottoir c’est nettement moins drôle que de la bière qui dégouline sur des mains poisseuses. Mais je suis sûre que tu es tellement belle au milieu de ces contrastes, le ciel gris avec les bâtiments qui se dessinent au travers de l’averse, le pont, les flaques, les allemands qui tranchent vifs, ton sang de rat ulcéré, ton corps d’amour dépiauté. Ils te ramasseront mon amour, ils t’emballeront dans un paquet cadeaux de bandes velcro mon amour.
_J’irais quand même te voir à l’hôpital, je me cacherais derrière les stores à demi fermé, pour rire un peu de ta tête empaquetée et me bercer un peu avec le délicieux bruit du bip bip qui signale les battements de ton cœur.
_Pas besoin de te tuer mon amour, je te vis, je te survie, je t’en-vie.
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