Unaï, fille, 16 ans
Urko, garçon, 18 ans
Dans un lieu plat. Un fille avec un petit sac en toile sur le dos marche dans le lointain jusqu’à arriver près d’un garçon. Ils s’observent longtemps dans le silence, le regard tour à tour menaçant ou curieux.
Unaï- Moi je viens de la mer.
Urko- Moi je viens de nulle part et je t’emmerde.
Unaï- La mer, elle fracasse les rochers et je suis comme elle. Quand j’arrive, je fracasse tout.
Urko- Ouai, c’est ça et moi, je viens de la terre et je reste planté là comme un épouvantail.
Unaï- La mer, elle me déchire les artères et je suis heureuse d’exister. La mer, elle entraîne tout. Elle est plus forte que le paysage.
Urko- Ah ouai ? Et si c’est si beau la mer, pourquoi tu viens me faire chier dans mon champ ? Pourquoi tu l’as quitté la mer et tout ce qui va avec ?
Unaï- la vérité, c’est qu’elle m’a mise une grande claque dans la gueule et qu’alors j’ai compris qu’il fallait que je parte. Une vague immense, la première claque de ma vie, elle est venue jusqu’à la grotte, elle a explosé au milieu des rochers et elle m’a dit : Va t’en ! Et l’écume m’a postillonné un peu dessus pour me souhaiter bon voyage. J’étais toute mouillée et j’avais tout son bleu dans les yeux et je suis partie. Je suis partie être une vague au milieu des autres.
Urko- Et maintenant t’es toute seule et t’es déçue de voir qu’il y a que des vagues de boue autour de ton trou du cul alors t’es venue m’parler… à moi, qui en ai rien à foutre de tes histoire de mer à la con ! J’y crois pas !
Unaï- Ce que tu comprends pas c’est que je suis venue pour toi.
Urko- Comment ça pour moi ? Moi, j’ai rien à voir avec tes histoires. Alors laisses moi tranquille et m’embarques pas dans un plan foireux.
Unaï- Je suis venue t’emmener autre part.
Urko- (Enervé). Bon, t’es rigolote avec t’es histoires mais tu vas arrêter tout de suite par-ce que moi, je suis très bien là où je suis, pas besoin qu’on me pousse autre part.
Et puis d’abord, tu viens d’où vraiment ? Ils sont où tes parents ?
Unaï- J’en ai pas.
Urko- D’accord, t’en a pas mais ils sont où ? Ils sont partis où ? Comment tu sais que t’en as pas d’abord ? On en a tous… Ils doivent bien être quelque part.
Unaï- Ils sont dans la mer et le ciel.
Urko- C’est pas possible, c’est encore tes conneries… peut-être qu’ils sont mort et voilà, point. Fin de l’histoire… Pardon.
Unaï- De toute façon, je sais qu’ils sont là. Je peux partir n’importe où, par-ce que je sais qu’ils me suivent. Ici, y’a pas la mer alors, ils se sont mis tous les deux dans le ciel, ils sont un à l’étroit, mais ça va.
Urko- Et pourquoi pas dans la terre ? C’est un bon endroit pour les morts ! Ah ! Oh ! Pardon.
Unaï- Ils ne sont pas mort. Et puis eux, ils sont pas aussi couillons que toi. Toi, tu crois en rien, alors je sais pas comment tu peux exister. Toi, tu comprends rien, et en plus tu restes sans bouger immobile comme un épouvantail que t’es. Eux, mes parents, ils se transforment sans cesse, ils sont mobiles et fluctuants. Ils s’arrêtent jamais eux. D’ailleurs toi, pourquoi tu restes planté là ? Qu’est-ce qui te pousses à t’enterrer sur place ? Ça doit être horrible ! T’as pas des fourmis dans les pieds ?
Urko- Je sais pas. Pour l’instant, je suis là… Y’a mes parents. Et puis peut-être un jour, j’irais ailleurs. Mais là, je sais vraiment pas s’il faut partir. Je me demande pourquoi on est là. Pourquoi on est venu s’installer ici, dans ce putain d bled. Y’a rien ici. Tu nais, tu meurs et y’a toujours rien de changé. Et la terre, elle te regarde avec ses yeux noirs. Je comprends rien. Ni la terre, ni le ciel. Même ici les gens, je les comprends pas, alors je me dis qu’ailleurs je les comprendrais peut-être encore moins… Comme un néant en moi qui sert à rien. Alors j’attends et je me pose des questions. Je me dis qu’il est possible que tout se résolve… Que je comprenne pourquoi on vit…ici…et comment on peut faire. Je me dis que si je vais trop loin, si je m’écarte un peu trop, tout sera fini. Peut-être y’a un truc qui va se casser en moi et les choses, comme un fil.
Unaï- Peut-être que la vie c’est marcher sur un fil… Mais ne jamais ni le casser, ni tomber…
Urko- La distance qu’est-ce que ça fait ? S’en aller de son lieu ça fait éclater un bout de peau qui nous rattachait là. Tous ces gens qui sont autour de moi depuis toujours… c’est pas une habitude, c’est un fait inaltérable d’être là, que tu soit en vie ou que tu sois mort. On se frôle, on s’oublie, mais on sait qu’on est là. On ne s’aperçoit plus de rien, mais moi je suis là…(Silence). Tu sais ici, c’est un bon endroit pour regarder au loin.
Unaï- Oui, mais il faut en voir d’autres des horizons.
Urko- Oui, mais les autres horizons pour quoi faire ?
Unaï- Des horizons à traverser. J’ai des idées de chemins qui poussent dans ma tête. J’ai envie de rencontrer des gens, de construire des trucs.
Urko- C’est vrai, c’est bien de pouvoir voir les autres comme ça qui passent, de les scruter, de se les approprier par le regard un instant puis de les laisser filer comme des oiseaux qui restent un instant sur le fil.
Unaï- Ça te plairais pas d’être un oiseau comme ceux qui s’en vont ?
Urko- Nan, nan, moi je suis bien ici. J’ai pas envie de me perdre je n’sais où, pour quoi au final ? Mourir de faim et de soif comme un chien… comme une merde !
Unaï- Mais ici tu parles à personne, quand on parle à d’autres gens qui te parlent aussi comme là où je te parle et tu parles avant et après et ça fini pas de parler, on dirait que ça s’n’arrêtera jamais de parler et bien là, au moment où on parle, il naît quelque chose, un nouvel endroit où deux paroles se rejoignent, tu vois ? Tu vois ce que je veux dire ?
Urko- Oui, mais moi d’habitude je parle pas.
Unaï- Oui, mais là, t’as décidé de partir, ou j’ai décidé que t’allais partir alors tu parleras. Peut-être que ça changera, non ? Tu vas voir, je vais t’arracher toutes les racines que t’as dans les pieds et là…
Urko- Parler ça me fait mal à la bouche.
Unaï- Ouai, c’est ça et moi ça me fait mal au trou du cul ! Parler, ça te trifouille le cœur, hein ? Pauv’truc ! (Silence). Décides toi vite, par-ce que moi, les hommes qui bougent pas, qui restent immobiles pendant des plombes, j’appelle pas ça des hommes, j’appelle ça des pierres, pas plus que ça. (Enervée, elle crache. Elle le regarde droit dans les yeux et lui prend la mâchoire.) Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui tremble, ce qui vibre, ce qui a le mouvement en lui qui s’arrête pas, ce qui traverse à n’en plus finir ! Moi, je me casse de ton trou. Joyeuse crevance. Tu crèveras toi aussi ici comme un chien trop nourri. (Elle s’en va puis reviens.) Tu viens avec moi, ou je te saigne ? (Urko reste tétanisé). Allez, ciao. (Elle l’embrasse violement sur la bouche et s’en va.)
