lundi 27 avril 2009

L'épouvantail


Unaï, fille, 16 ans
Urko, garçon, 18 ans

Dans un lieu plat. Un fille avec un petit sac en toile sur le dos marche dans le lointain jusqu’à arriver près d’un garçon. Ils s’observent longtemps dans le silence, le regard tour à tour menaçant ou curieux.

Unaï- Moi je viens de la mer.

Urko- Moi je viens de nulle part et je t’emmerde.

Unaï- La mer, elle fracasse les rochers et je suis comme elle. Quand j’arrive, je fracasse tout.

Urko- Ouai, c’est ça et moi, je viens de la terre et je reste planté là comme un épouvantail.

Unaï- La mer, elle me déchire les artères et je suis heureuse d’exister. La mer, elle entraîne tout. Elle est plus forte que le paysage.

Urko- Ah ouai ? Et si c’est si beau la mer, pourquoi tu viens me faire chier dans mon champ ? Pourquoi tu l’as quitté la mer et tout ce qui va avec ?

Unaï- la vérité, c’est qu’elle m’a mise une grande claque dans la gueule et qu’alors j’ai compris qu’il fallait que je parte. Une vague immense, la première claque de ma vie, elle est venue jusqu’à la grotte, elle a explosé au milieu des rochers et elle m’a dit : Va t’en ! Et l’écume m’a postillonné un peu dessus pour me souhaiter bon voyage. J’étais toute mouillée et j’avais tout son bleu dans les yeux et je suis partie. Je suis partie être une vague au milieu des autres.

Urko- Et maintenant t’es toute seule et t’es déçue de voir qu’il y a que des vagues de boue autour de ton trou du cul alors t’es venue m’parler… à moi, qui en ai rien à foutre de tes histoire de mer à la con ! J’y crois pas !

Unaï- Ce que tu comprends pas c’est que je suis venue pour toi.

Urko- Comment ça pour moi ? Moi, j’ai rien à voir avec tes histoires. Alors laisses moi tranquille et m’embarques pas dans un plan foireux.

Unaï- Je suis venue t’emmener autre part.

Urko- (Enervé). Bon, t’es rigolote avec t’es histoires mais tu vas arrêter tout de suite par-ce que moi, je suis très bien là où je suis, pas besoin qu’on me pousse autre part.
Et puis d’abord, tu viens d’où vraiment ? Ils sont où tes parents ?

Unaï- J’en ai pas.

Urko- D’accord, t’en a pas mais ils sont où ? Ils sont partis où ? Comment tu sais que t’en as pas d’abord ? On en a tous… Ils doivent bien être quelque part.

Unaï- Ils sont dans la mer et le ciel.

Urko- C’est pas possible, c’est encore tes conneries… peut-être qu’ils sont mort et voilà, point. Fin de l’histoire… Pardon.

Unaï- De toute façon, je sais qu’ils sont là. Je peux partir n’importe où, par-ce que je sais qu’ils me suivent. Ici, y’a pas la mer alors, ils se sont mis tous les deux dans le ciel, ils sont un à l’étroit, mais ça va.

Urko- Et pourquoi pas dans la terre ? C’est un bon endroit pour les morts ! Ah ! Oh ! Pardon.

Unaï- Ils ne sont pas mort. Et puis eux, ils sont pas aussi couillons que toi. Toi, tu crois en rien, alors je sais pas comment tu peux exister. Toi, tu comprends rien, et en plus tu restes sans bouger immobile comme un épouvantail que t’es. Eux, mes parents, ils se transforment sans cesse, ils sont mobiles et fluctuants. Ils s’arrêtent jamais eux. D’ailleurs toi, pourquoi tu restes planté là ? Qu’est-ce qui te pousses à t’enterrer sur place ? Ça doit être horrible ! T’as pas des fourmis dans les pieds ?

Urko- Je sais pas. Pour l’instant, je suis là… Y’a mes parents. Et puis peut-être un jour, j’irais ailleurs. Mais là, je sais vraiment pas s’il faut partir. Je me demande pourquoi on est là. Pourquoi on est venu s’installer ici, dans ce putain d bled. Y’a rien ici. Tu nais, tu meurs et y’a toujours rien de changé. Et la terre, elle te regarde avec ses yeux noirs. Je comprends rien. Ni la terre, ni le ciel. Même ici les gens, je les comprends pas, alors je me dis qu’ailleurs je les comprendrais peut-être encore moins… Comme un néant en moi qui sert à rien. Alors j’attends et je me pose des questions. Je me dis qu’il est possible que tout se résolve… Que je comprenne pourquoi on vit…ici…et comment on peut faire. Je me dis que si je vais trop loin, si je m’écarte un peu trop, tout sera fini. Peut-être y’a un truc qui va se casser en moi et les choses, comme un fil.

Unaï- Peut-être que la vie c’est marcher sur un fil… Mais ne jamais ni le casser, ni tomber…

Urko- La distance qu’est-ce que ça fait ? S’en aller de son lieu ça fait éclater un bout de peau qui nous rattachait là. Tous ces gens qui sont autour de moi depuis toujours… c’est pas une habitude, c’est un fait inaltérable d’être là, que tu soit en vie ou que tu sois mort. On se frôle, on s’oublie, mais on sait qu’on est là. On ne s’aperçoit plus de rien, mais moi je suis là…(Silence). Tu sais ici, c’est un bon endroit pour regarder au loin.

Unaï- Oui, mais il faut en voir d’autres des horizons.

Urko- Oui, mais les autres horizons pour quoi faire ?

Unaï- Des horizons à traverser. J’ai des idées de chemins qui poussent dans ma tête. J’ai envie de rencontrer des gens, de construire des trucs.

Urko- C’est vrai, c’est bien de pouvoir voir les autres comme ça qui passent, de les scruter, de se les approprier par le regard un instant puis de les laisser filer comme des oiseaux qui restent un instant sur le fil.

Unaï- Ça te plairais pas d’être un oiseau comme ceux qui s’en vont ?

Urko- Nan, nan, moi je suis bien ici. J’ai pas envie de me perdre je n’sais où, pour quoi au final ? Mourir de faim et de soif comme un chien… comme une merde !

Unaï- Mais ici tu parles à personne, quand on parle à d’autres gens qui te parlent aussi comme là où je te parle et tu parles avant et après et ça fini pas de parler, on dirait que ça s’n’arrêtera jamais de parler et bien là, au moment où on parle, il naît quelque chose, un nouvel endroit où deux paroles se rejoignent, tu vois ? Tu vois ce que je veux dire ?

Urko- Oui, mais moi d’habitude je parle pas.

Unaï- Oui, mais là, t’as décidé de partir, ou j’ai décidé que t’allais partir alors tu parleras. Peut-être que ça changera, non ? Tu vas voir, je vais t’arracher toutes les racines que t’as dans les pieds et là…

Urko- Parler ça me fait mal à la bouche.

Unaï- Ouai, c’est ça et moi ça me fait mal au trou du cul ! Parler, ça te trifouille le cœur, hein ? Pauv’truc ! (Silence). Décides toi vite, par-ce que moi, les hommes qui bougent pas, qui restent immobiles pendant des plombes, j’appelle pas ça des hommes, j’appelle ça des pierres, pas plus que ça. (Enervée, elle crache. Elle le regarde droit dans les yeux et lui prend la mâchoire.) Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui tremble, ce qui vibre, ce qui a le mouvement en lui qui s’arrête pas, ce qui traverse à n’en plus finir ! Moi, je me casse de ton trou. Joyeuse crevance. Tu crèveras toi aussi ici comme un chien trop nourri. (Elle s’en va puis reviens.) Tu viens avec moi, ou je te saigne ? (Urko reste tétanisé). Allez, ciao. (Elle l’embrasse violement sur la bouche et s’en va.)

Une histoire pas sale


Odradek, Tàboritskà 8, Prague, 18 july 1994, Jeff Wall

Yta- Nan, ce n’est pas une histoire sale, c’est pas par-ce que je suis sale que c’est une histoire sale, c’est pas par-ce que cet immeuble est sale que c’est une histoire sale.
Moi, je ne suis pas sale au fond… Je ne suis pas sale de l’intérieur. Cette histoire, ça fait un baye… J’étais petite… Non, en fait, j’ai vieilli depuis, beaucoup vieilli, alors j’ai l’impression que c’est y’a longtemps… Mais, nan.
C’est une histoire de peaux sales mais c’est pas une histoire sale La rue, les couloirs, la chambre, tout, le sommier, le plafond, peut-être que c’était sale, mais nous, lui et moi, on était propre, propre de l’intérieur en tout cas. Notre tête, à l’intérieur, elle étais toute lisse et toute blanche.
Là où j’habitais c’était moche, mais c’était pas important, j’aurai pu être dans une cabane ou dans une caravane, lui aussi, il s’en foutait de tout ça… Du confort et de toutes ces conneries.
Ce qui comptait c’était ce qui se passait.
Nous, on connaissait la rue, toutes les rues, c’est au milieu d’elles qu’on s’est connu.
C’était un vaurien, mais c’est ce qui le rendait beau. Personne le comprenait, il faisait des trucs pas dans les règles, des trucs d’impie, il chourait des trucs partout et puis aussi, des fois, il faisait des trucs bizarres comme prier sur les toits des immeubles, déposer des cailloux sur le seuil des portes , danser dans les arbres…
La première fois que je lui ai parlé c’était l’été, il courrait torse nu sous les arbres d’une ruelle, les ombres des branches et des feuilles glissaient sur sa peau lumineuse, les ombres dessinaient et effaçait son corps tour à tour… Je ne voyais pas clairement son visage. Il courrait comme ça, sans s’arrêter, il courrait, il courrait. Je sais pourquoi il courrait si vite. Il avait volé dans l’épicerie de l’angle. C’était un vrai sale gosse, parce que… moi aussi je volais, mais pas autant de trucs que lui, et pas partout et pas systématiquement
Il avait une réputation dans le quartier, quand on sentait sa respiration approcher, quand on voyait ses yeux briller comme deux éclipses au milieu de son visage, on rentrait chez soi silencieusement, mais c’était rare de le voir vraiment le plus souvent il échappait à tout le monde mais moi, je le voyais tout le temps.
Quand il courrait, j’étais au bout de la rue et quand il a voulu tourner à l’angle, je lui ai barré le passage, il m’a pris le bras fort et il m’a doucement écarté de son chemin, mais moi aussi vite je me suis remise devant lui, je l’ai regardé dans les yeux et j’ai craché par terre, à ses pieds. Là, il s’est arrêté complètement, son visage était impassible, son souffle rapide faisait vibrer tout son corps, sa peau était rose aux pommettes et des petites gouttes de sueurs dégoulinaient de ses tempes, j’avais envie de croquer dans sa chair, de prendre dans mes bras ce bandit fou furieux. Là, c’était la première fois que j’avais son être tout contre moi, son visage, son souffle tout était pour moi. Mais, je n’étais plus vraiment sûre de lui et sûre de moi. Je tremblais légèrement des paupières la bouche serrée. J’ai regardé par terre mon cracha pour être vraiment sur de l’avoir vraiment craché. Tout d’un coup il crache à côté de mon cracha. Nos visages l’un face à l’autre, on recule en même temps. Il me saisit le bras. Je lui dis tout près de son oreille, « maintenant, on va où ? ».
Pendant un an, on a volé au-dessus de la ville comme des pies.

jeudi 9 avril 2009

QUESTION DE POURRITURE


( Un homme s’adressant à une femme assise.)
-J’aime la pourriture.
On aime la pourriture.
La pourriture qui chante.
La pourriture qui recouvre tout.
On nous montre la pourriture. On montre la nôtre.
On pourrit ensemble.
Ça descend du ciel sur nos épaules, la pourriture.
Ça suinte des immeubles.
Ça dégouline dans nos artères.
On met ça sur scène. Là. On fait des tas. Pour voir si on a assez, pour voir si on peut faire quelque chose avec.
On est heureux, hein ?
On attend que ça pousse.
Oui, au milieu de la pourriture normalement ça pousse.
Y’a des gens chez qui ça pousse jamais. Alors, ils s’amalgament avec la pourriture du sol et c’est fini.
Tu disparais si tu pousses pas, ça c’est sûr.
Alors assis là, tous autour d’une table, debout, en marchant, en chantant, on attend que ça pousse, qu’il y ait quelque chose au fond de toute cette merde qui pousse, putain de bordel de merde !
Avant, quand on était petit, quand on est né, on faisait que pousser…c’était bien.
Et puis c’est normal, y’a un moment où ça commence à pourrir, où ça s’arrête plus de pourrir.
Après on est tout pourri, mais on a quand même l’espoir qu’un jour, ça repousse.
Je sais pas pourquoi à un moment donné ça s’arrête de pousser.
Ça doit être un problème de contexte, de limites, de distance, un problème de chaleur ou d’humidité…
Une fois pourri, on attend, toujours, on attend quand on est pourri.
On regarde les autres pourrir. On a honte, mais on s’aime comme ça.
Tout le pourri, on l’aime, même quand il n’y a plus rien qui pousse ou même quand on sait que ça repoussera plus du tout.
J’aime la pourriture, vos pourritures, celle qui brille dans vos yeux, celle qui plisse vos mains.
De toute façon quand ça pourri, c’est qu’il y a quand même de la vie.
Il y a encore des cœurs qui battent sous le pourri.
Je marche doucement sans écraser le pourri des autres. Parfois ça déborde, il faut faire attention.

L’obscurité s’est emparée du pourri. On ne voit plus clairement la pourriture s’agiter.
Alors dans le noir, on oublie le pourri. Mais le lendemain , on voit de nouveau sous nos yeux notre pourri s’ébrouer.
Il faut admettre son pourri pour que ça repousse.
Reconnaître tout le pourri. Le nommer. Le mordre.
On se reconnaît entre pourris et on saisit la pourriture dans son essence.
Moi aussi je pourris, j’ai bien fini par pourrir.
Maintenant, je sens ma propre pourriture.
Avant j’attendais, je faisais comme les autres…mais il y en a eu trop, de pourriture, pas celle qui vient de moi, hein, celle des autres aussi qui venait se déverser sur moi. J’ai vu trop de gens mourir de pourriture autour de moi, ils se la repassaient comme une épidémie.
J’arrivais plus à vivre avec ma pourriture et celle des autres, alors je suis parti dans le désert et je me suis essuyé sur le sable. Et maintenant, ça va mieux.
J’ai décidé de parler ça empêche le pourri de s’enfler. Je raconte, je chante, je marche, je saute, ça bouscule la pourriture, je me sens moins vaseux.

vendredi 3 avril 2009

Dialogue pour deux boxeuses




Zita- Et vous êtes allé où ?
Capri- On a continué à marcher pendant longtemps. Marcher dans des petits chemins. Le ciel était tout rouge. Il allait bientôt faire nuit. Je n’avais pas peur. Je crois pas.
Zita- Il avait rien sur lui ? Toi non plus ?
Capri- Nan, on avait rien, c’était la première fois qu’on prenait rien. On était des silhouettes pures qui marchaient à l’horizon. Sans rien qui nous montait la tête dans les étoiles.
Zita- Et après ? Ensuite ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
Capri- On s’est assis. J’étais fatiguée. Je sentais le silence bourdonner dans mes oreilles. Je sentais mon visage qui craquait comme s’il était pleins de choses tellement fortes, tellement lourdes…que mon visage allait éclater.
Zita- T’avais envie de pleurer, c’est ça ? C’est ça que ça veux dire ?
Capri- Nan, je crois pas. Peut-être, je sais pas.
Zita- Bon, alors, raconte ! Vous avez quand même pas niquer là ?
Capri- En fait, lui aussi il était bizarre. Il avait pas l’air bien, il était plus comme d’habitude. Il prenait son temps.
Zita- C’est le lieu, c’est le lieu qui a changé son attitude. De se voir en pleins champs, c’est différent… C’est marrant.
Mais pourquoi l’échange avait lieu dans cet endroit ?
Capri- Je sais pas… c’est pas lui qui avait décidé, c’est ceux qui rachètent. C’était bizarre, j’avais comme un sentiment de fin des choses, l’impression qu’on allait tomber dans la nuit et de tous s’y noyer. C’était dans une maison perdue dans la cambrousse.
Zita- Drôle d’histoire. C’est étrange que tu sois restée si longtemps avec cette bande là. Ils faisaient des trucs glauques… Bon, abrège.
Capri- Là, il m’a pris au milieu d’un champs, il m’a déshabillé lentement, tous les deux les pieds dans la boue. Je disais rien, lui non-plus. Quand il a fait complètement nuit on était allongé l’un contre l’autre sur son grand manteau. Il était complètement là. On ne se voyait pas. On n’a pas fait l’amour. On s’est embrassé, il m’a caressé. C’était vraiment la première fois qu’on s’embrassait sans être déchiré. D’habitude… D’habitude…
Zita- Mais alors, vas-y, je comprends rien ! Finis-la ton histoire. La séance est bientôt finie, après je me casse au réfectoire.
Capri- Après, il a sorti une petite lampe de poche et il a éclairé mon visage, puis tout mon corps. Il y a eu un long silence. Puis doucement, il a sortie autre chose de sa poche. Il m’a pris tout d’un coup pour m’embrasser fort sur la bouche et j’ai entendu la détonation très près, très fort dans la tête. Il était mort sur moi.


Noir.