Liz, jeune femme d’une vingtaine d’année, très jolie, pleine d’énergie, habillée en gris, est chez son psychiatre, lui, habillé en blouse blanche, avec des lunettes.
PSY- (Gêné par la présence de cette femme.) Bonjour, asseyez-vous. Donc c’est notre première séance ensemble, donc pour vous mettre à l’aise, je vais vous parler de moi. Voilà, moi j’ai trente ans, j’ai commencé les études assez jeune assez jeune, c’est pour ça que maintenant je peux pratiquer. Je m’appelle Martin Dubois et je vous écoute.
Long silence gêné. Liz regarde Martin, lui regarde ses notes, en faisant mine d’être absorbé par ses documents.
LIZ- Quel est votre couleur préférée ?
PSY- (Perplexe). Le jaune.
LIZ- Ah !…(Silence). Moi, ça me fait mal les couleurs, pas vous ?
PSY- Non, mais dites moi.
LIZ- Bah… Quand je vois du jaune par exemple, ça me serre la gorge, mes yeux pleurent tout seuls, comme avec l’oignon et je vois des enfants qui courent dans mes yeux et qui crient dans un grand espace vide entouré de murs… Mais, je voudrais pas parler que de moi…
PSY- Mais si vous êtes là pour ça…
LIZ- Et vous, ça vous fait quoi quand vous voyez du jaune ?
PSY- Heu… Moi, je vois un citron qui pourrit sur le bord d’une table dans une cuisine triste.
LIZ- Vous m’avez pas dit que c’était votre couleur préférée ? (Le PSY hoche de la tête.) Ah, bah vous êtes triste vous, vous aimez une couleur qui vous rend triste.
PSY- Oui, sans doute.
LIZ- Et, moi, le rouge, c’est ma couleur préférée, ça me rend hystérique, ça me remonte dans le ventre, ça me contracte les muscles et j’ai envie de mordre ou… de prendre, oui, j’ai envie de prendre très fort et de prendre comme si on m’avait volé quelque chose ou… Qu’il fallait que je prenne quelque chose qui devait m’appartenir. Dans mes yeux, je vois des gens la bouche ouverte comme ça, Ah !
Et vous le rouge ?
PSY- Juste un peu de sang sur le sol d’un abattoir... Bon, on va passer à autre chose, par-ce que les couleurs... ça n'a rien de très concret. Votre famille, parler moi de votre famille... ça va? ça va bien? (LIZ regarde autour d'elle, ne répond pas). Et votre travail, vous êtes... (Le PSY reste perplexe un moment. Il la regarde un temps.) Ah! Je sais, on va examiner ces tâches. (Il sort des papiers cartonnés où figures des tâches doubles utlisées en psychanalyses).
LIZ- Ça m'intéresse pas les tâches. C'est fermé les tâches, ça a des contours, c'est sans horizon. Ça sert à rien.
PSY- Oui, mais ce sont des tâches de couleurs... Non? Les couleurs que vous voyez là sont...
LIZ- (Elle se lève, prend le papier cartonné où figure une tâche verte. Pensive.) Moi, le vert, ça me donne envie de partir, mais partir loin, vraiment très loin, de prendre un cheval n’importe quoi et de partir. Enfin, nan… De déchirer tout, (elle déchire le papier et crache dessus), tout détruire avant et après partir, seulement après ça, sinon ça à rien de partir, si on laisse tout en place avant, par-ce qu’après, quand on revient, c’est tout pareil, au moins là, ils refont tout derrière toi et quand on revient, c’est différent… Vous voyez ? (Elle brûle les morceaux déchirés au sol avec son briquet.)
PSY- Oui, oui… Non, moi, le vert, ça me dit rien.
LIZ- (Elle se lève énervée.) Mais si, forcément, le vert c’est trop… C’est trop…
PSY- Je vois une femme assise sur une chaise au milieu d’un jardin, qui attend, qui dit rien. Sur son visage, on voit qu’elle pleure.
LIZ- (Elle regarde les yeux du PSY, puis elle s'approche très près de son visage.) Et puis, le bleu, ça me laisse contemplative, je regarde et ça coule en moi, le bleu, c’est une couleur qui rentre dans mes veines doucement… Qui me donne envie de tracer des lignes.
PSY- (Professionnel). Des lignes ? Ah, oui… Quel genre de ligne ?
LIZ- Des lignes droites et courbes aussi. J’ai envie d’écrire des mots, de dessiner, de parler, de chanter… (Elle chante.) Ça me fait penser à la trajectoire, à l’architecture, vous voyez ? Aux grandes choses dans l’espace…
PSY- Oui, c’est intéressant… Ça c’est plutôt bien… Et le marron ?
LIZ- (Elle rit aux éclats). It’s the color of shit ! It’s a really, really bad color… I’m disgusted ! Because…
PSY- Mais qu’est-ce qui vous prend de parler en anglais ?
LIZ- Well, the brown makes me laught and I change my language ! It’s so nice, very funny but it’s easy believe that…
PSY- O. K. ! O. K. ! Et le violet ?
LIZ- Le violet ça me fait grincer des dents et ronfler la nuit. Le violet, c’est sonore comme truc. La journée, ça me fait crier des fois. Le soir, ça me fait gratter. Et quand je fais la cuisine et qu’il y a quelqu'un en violet, je casse tout, je fous tout par terre ! Dans mes yeux, je vois des nuées d’oiseaux dans le ciel… Et vous ?
PSY- Moi, je pense à mon chat mort. Et le blanc, qu’est-ce que ça vous fait ?
LIZ- Ça me rend tendre, j’ai envie de toucher. (Elle se rapproche de lui et lui touche doucement l’épaule, puis le genou, puis le bras, le PSY se laisse faire, ne dit rien, charmée.)
Ça me donne envie de chuchoter, j’ai dans les yeux un champs bercés par le vent… (Elle continue de lui toucher le bras, très doucement, timidement.)
Tout d’un coup, des infirmiers entrent dans la salle et l’écarte du PSY, elle est très surprise.
PSY- (Se levant, gêné.) Bon, il faut que je vous dise, la séance a été filmé pour recueillir vos paroles et vos réactions, les témoignages de vos impressions nous sont très précieux. Des médecins psychiatres étaient là, à vous regarder. Maintenant, les infirmiers vont vous raccompagner dans votre nouvelle chambre, bleue. Les médecins vont me faire part de leur décision et j’en discuterais avec eux.
LIZ- (Redevenue normale, le regarde, interrogée). Leurs décisions ?
PSY- (Essaye d’être froid mais est tout tremblant). Oui, allez. Au revoir.
LIZ- Vous reviendrez me voir ? (Elle sourit tristement). Habillé en rouge. (Les infirmiers l’emmènent.)
Des médecins entrent dans la pièce, saluent le psychiatre.
UN MÉDECIN- Je pense que le mieux serait de lui crever les yeux.
Noir.