jeudi 4 juin 2009

Dans le noir



Y’a un trou noir de l’autre coté de la vitre.
C’est tout noir, on dirait qu’il y a quelque chose.
On dirait qu’il se passe quelque chose.
Quelque chose qui impose sa présence malgré tout.
Malgré qu’on ne le voit pas.
Après la vitre, on ne voit plus.
C’est tout noir et pourtant je vous vois, tous.
Ici présent mais retournés, effacés, de dos.
De l’autre côté de la vitre, vous y êtes.
Je suis sûre de vous avoir là… à moins que non.
C’est de nouveau tout noir, comme tout à l’heure mais autrement.
Je ne suis pas sûre d’y rester, ici. J’ai peur tout d’un coup.
Je ne suis pas sûre d’aller quelque part non plus.
Je suis sûre que je vais disparaître mais peut-être pas ici.
Je suis sûre que je vais apparaître quelque part, dans le reflet à un moment donné.
Et puis non, peut-être que non, je n’apparaîtrais jamais, ni dans le reflet, ni nulle part.
Et si j’écoute, je n’entends rien, le noir est bouché, le reflet est bouché.
Comme si j’étais venue ici pour quelque chose.
Oui, au delà de changer de lieu je voulais…retrouver le noir.
Vous retrouver, oui, maintenant, je suis bien sûre que vous êtes là, blottis dans le noir.
Mais je ne sais pas si dans le fond c’est véritablement pour vous que je suis venue.
Réfléchis dans le fond, il faut que tu réfléchisses,
Tu es bien venu quelque part à un moment donné, il y a bien eu un début à tout ça non ?
Pour devenir quelqu’un, il faut bien venir de quelque part pour aller quelque part.
Comment j’aurais pu croire que je viendrais ici sans le savoir, sans savoir jamais.
Il faut que je sache.
Oui, il faut que je sache ce qu’ils disent, ce qu’ils chuchotent dans le noir derrière la vitre.
Il faut que je leur demande ce qu’il se passe, s’ils savent, eux, dans le noir.

Mots de gorge/Mode d’emploi




Il vous faudrait du blanc et du vent.
Un endroit blanc et venteux, un endroit où l’on doute presque que ce soit la réalité.
C’est dans ce lieu là-bas que vous pourrez vous laver et vous et vos mots.
Enfin pouvoir les étaler à la lumière dans ce lieu sans regard.
Vous pourrez vous laver à la lumière de la lune.
Parce qu’ici, tout est salis. On se frôle et s’échange nos malheurs, on se parle et l’on se contamine, on marche et l’on attrape les maladies de ceux qui marchent.
La ville est malade de mot qui salissent les façades. Vomis de mots dans les voitures, dans les couloirs, dans les ascenseurs… Partout.
Et les gens n’ont nulle part où aller pour se sortir de cette ville salie.
Ils regardent leur tapis, leur fenêtre, leur frigidaire, leur armoire, leur salon, leur salle de bain. Les gens, ils regardent tout et ils voient bien que rien ne leur laisse l’espace d’une confession. Même juste déverser un peu de mot dans l’évier de la salle de bain…
C’est encore mieux de vomir dans les chiottes que de se confier à sa plante verte qui, on sait, nous fait déjà la gueule.
Alors vous, je vous conseillerais de partir, d’aller quelque part pour laver la peau de vos mots.
Pas besoin de se frotter la peau tout ce que l’on peut sous la douche, comme il font les autres, ça sert à rien. On est sale d’ici, ce qu’il faut c’est bien aller ailleurs.
Pas besoin non plus de se frotter les uns contre les autres, on en sera que plus sale, que plus impropre à parler. On dira seulement des mots qui ne veulent rien dire tellement ils ont traîné partout.
Je me demande bien si au fond de vous, il y a quelque chose de sain ou quelque chose qui puisse le devenir. Quelque chose de lavable.
Parce que vous n’êtes pas quelqu’un de sain. Vous faites des trucs bizarres, vous.
Vous êtes peut-être un pervers sans le savoir.
Vous n’êtes pas sympa et vous n’êtes pas drôle. C’est ce qu’ils disent.
Alors comment vous pourriez avoir quelque chose à dire de si important ?
Vous n’êtes pas beaux, vous n’êtes pas drôle et vous n’êtes pas sympa.
Mais pourtant, je sens qu’il faut que vous alliez chercher au fond de vous quelque chose pour le laver. Le frotter jusqu’à ce qu’il ressemble à quelque chose. Même si ,à la fin, il n’est pas complètement sain, d’ailleurs en fait je pense que rien est sain, ni en vous, ni en personne. On est tous des pervers. C’est la même chose chez tout le monde.
Alors…
Il faut juste prendre le temps de s’écarter de la ville avec une automobile ou un train ou je ne sais quoi encore, jusqu’à un endroit blanc. Peut-être bien que ce n’est pas un endroit tout blanc mais un endroit clair et il faut qu’il y ait du vent. Il faut prendre une pelle et prendre un terrain.
Il faut se représenter soi dans le terrain et commencer à creuser et trier les pierres d’abord, les cailloux ensuite, puis prendre un tamis pour les petits cailloux. On creuse des trous, comme des taupes mais à l’envers. Une fois que la terre est bien blanche, on repart. On va dans son appartement, on fait ses cartons et on va balancer les cartons dans les trous. Ce n’est qu’après avoir balancé tout ça que vous pouvez parler, mais mot par mot comme des perles qu’on enfile. Il faut que vous fermiez les yeux et que vous sentiez votre voix au fond de votre gorge comme un fil, un chemin à suivre qui est là, en suspens.
Il est préférable de ne pas crier. La crise est derrière vous. S’il y a une forêt devant vous, adressez vous à la forêt en chuchotant ou au ciel en tressautant, ou au nuage en soufflant. Ne pensez pas aux morts, ils sont cachés dans vos cheveux. Respirez comme la terre en dessous de vous.
Vous pouvez laisser échapper quelques larmes. S’il pleut, rester sous la pluie jusqu’à ce qu’il s’arrête de pleuvoir. Si la nuit se lève, restez là debout jusqu’à ce que le jour l’enlève. Debout, sans vous appuyer nulle part, sentez le vent vous fouetter le visage.
Vous pouvez repartir quand vous aurez tout dit.